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Une rencontre insolite.

Le 16 Juillet 2019 le Thillot.

Nous étions tranquilles sur la piste cyclable. Nous allions bon train tout en silence. Chacun écoutant et rythmant le pas de l’autre. Cabotte était en forme. Elle battait en plusieurs temps la mesure. Clique cla-que, clique cla-que, etc. J’aime ces moments d’osmose. D’union sacrée. Nos pas deviennent uniques et harmonieux. Lorsqu’un cycliste, sorti de nulle part (effet de surprise), s’arrêta à notre niveau. Il regarda la sacoche sur laquelle est marquée (« je ne suis pas plus sot que tu n’es bête »). Phrase simple souvent sujette à des approbations par ceux qui la lisent. Ça fait partie des accroches de notre voyage. Ils commencent alors à s’intéresser à notre histoire.
– C’est bien vrai cette… Comment dirais-je, cette maxime je crois.
– Vous l’appelez comme vous voulez. L’important c’est l’effet qu’elle provoque qui m’intéresse. Rester indifférent face à ces mots me situe les personnes. En gros, elles s’en foutent et parfois avec une ironie mal contenue se moquent de nous. Ils sourient en dessous en se gardant toute critique.
– C’est bien vrai cela. C’est comme moi lorsque je leur parle d’ésotérisme. De ces choses qui échappent à toute logique humaine.
– En ce qui me concerne, pas d’obligation. Chacun en fait son interprétation. C’est comme si je lançais un caillou dans une eau sereine et plate. Ça fait des remous concentriques. Seul le remous compte dans cette phrase. Puis l’eau redevient calme. Pendant ce laps de temps la pensée chemine. Jusqu’au prochain caillou. C’est cela qui m’importe. Je me suis spécialisé dans le lancer des pensées éphémères.
En réalité il ne m’écoutait pas. Il me parlait de télépathie, de transmutation, de philosophie quantique, de mathématique, de nourriture “pranique” et de bien de choses encore. Il abordait des sujets dont j’ai souvent entendu parler mais que je n’ai jamais approfondis. Il sautait d’un sujet à l’autre sans transition sans même respirer. Il me mitraillait de théories plus ou moins complexes. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. Une première. Je ne savais pas comment il faisait pour réaliser des liens entre les divers sujets. J’avais l’impression qu’il voulait me convaincre de la véracité ce qu’il me racontait. Je m’embrouillais. Je lâchais prise. Je ne cherchais pas à m’accrocher à son discours. À comprendre. Trop de choses à la fois. Ce n’était pas en si peu de temps qu’il allait m’expliquer le fonctionnement contradictoire des humains. Lui était convaincu de ce qu’il disait. Ne serait-il pas légèrement prosélyte sur les bords ? Au bout de quelques minutes bien concentrées il s’aperçut que je ne le suivais plus. J’étais ailleurs.
– Je vous ennuie avec mon discours. C’est vrai que j’y vais un peu fort. Mais vous savez c’est important de connaître ce que je viens de vous raconter. C’est sérieux. Des gens ont fait de sérieuses et laborieuses recherches pour en arriver là.
– Je n’en doute pas. Je n’ai pas la tête à ça. C’est trop compliqué pour moi. De plus je cherche un endroit pour la nuit.
– J’en connais un. C’est là-haut dans la forêt de feuillus. Il y a une aire plate avec des tables. Personne n’y va. De plus il y a de l’herbe pour l’ânesse. Un paradis.
Je réfléchissais à sa proposition. Par la chaleur qu’il faisait, un peu de fraîcheur dans la forêt serait bienvenue.
– Il y a de l’eau là-haut ?
– Non. Si vous avez de quoi transporter de l’eau, il y a un point d’eau potable juste en bas avant de monter.
– C’est bon. J’ai un jerrican de cinq litres pour Cabotte et deux gourdes. C’est suffisant pour une soirée.
Nous sommes partis pour une heure trente de marche. Lui il poussait le vélo. À l’endroit où nous devions prendre de l’eau : pas d’eau ! Ça commençait bien. Il était désolé. Il me proposa de m’apporter l’eau plus tard, là où nous serions. Nous reprîmes un chemin de terre et commençâmes à grimper. Il nous arrivait de traverser des clairières pour soi-disant aller plus vite. Prendre des raccourcis. Je n’en voyais pas la fin. Je me demandais s’il n’avait pas rêvé. Lui semblait savoir où il allait… C’était l’essentiel.
Nous sommes enfin arrivés. Effectivement l’endroit était magnifique, très ombragé. Il y avait même un tout petit étang bien discret. C’était parfait. Il avait raison. C’était idéal pour passer une nuit. Il est reparti aussitôt pour me chercher de l’eau.


Il est revenu un peu plus tard. Il transpirait à grosses gouttes tant il faisait chaud. Il avait fourni beaucoup d’effort pour revenir. Il était bien chargé. L’eau est lourde et encombrante à porter. Il ouvrit son sac à dos et en sortit des victuailles : du jambon blanc, du fromage, des tomates cerises, trois bananes et plusieurs grappes de raisin. C’était Byzance ce soir.
– C’est bien normal. Il ne faut pas oublier de s’alimenter me dit-il. Puis il enchaîna. Dans la vie tout est imbriqué et nous dépendons tous les uns des autres. Ce sont des lois universelles systémiques. Beaucoup les ignorent.
Il prit un morceau de bois puis traça sur le sol trois petits cercles. C’était reparti pour un tour!
– Ça c’est toi ; ça c’est la terre, ça c’est notre galaxie. Ensuite il entoura les trois cercles dans un grand cercle et s’écria : c’est l’univers. Nous sommes tous inscrits dans l’univers.
Jusque-là je n’en doutais pas ! Ensuite il est parti dans de grandes démonstrations très pointues avec des preuves à l’appui. Je ne comprenais rien mais je disais oui à tout. C’est simple je ne voulais pas lui donner l’occasion d’en rajouter encore plus dans ses explications. Il a dû s’apercevoir que je ne pipais pas un seul mot de ce qu’il me disait. Je n’étais pas assez aguerri à ce genre d’exercice.
– Bon maintenant ; ce n’est pas tout ; je dois rentrer chez-moi. Je vous souhaite une bonne continuation. C’est super ce que vous faites. Ce que je vous ai dit a du sens. J’espère que je ne vous ai pas trop pris la tête. Il monta sur son vélo et disparut dans la forêt. J’ai à peine eu le temps de le remercier pour tout ce qu’il m’avait donné. Il était pressé.
Une fois parti Cabotte s’est rapproché de moi puis m’a soufflé avec une pointe d’ironie ces quelques mots très judicieux sur le fond.
– Ô mon bon Maître vous n’étiez pas très attentif aux propos de cet homme. Ce n’est pas bien d’avoir eu une telle attitude envers celui qui vous a tant donné. C’est ce que vous m’avez appris.
– Tu as raison ma Cabotte. Mais là, je n’en pouvais plus de son discours. Je saturais.
– J’ai bien vu. Vous aviez le rictus de celui qui avait du mal à suivre. Vous aviez comme on dit des nœuds dans le cerveau. Ça se voyait. J’avais de la peine pour vous. Vous auriez du faire un effort supplémentaire au lieu de tout laisser aller à vau-l’eau.
– Je vois bien que tu as assimilé les leçons de ton bon Maître. Merci ma Cabotte de me rappeler les formes basiques de bienséance. Même ton Maître est sujet à des dérapages mentaux. Des baisses de vigilance. Je ne peux tout maîtriser. Je reste hélas un humain avec toutes ses imperfections.
– J’adore vous taquiner ô mon bon Maître. Vous savez, j’ai moi aussi essayé de suivre. Le résultat est très décevant. Je n’ai rien compris. J’ai cru comprendre par moment. Mais rien de probant.
– Tu me rassures ma douce Cabotte. Mais cet homme croit en ce qu’il dit. Il a exploré avec acuité tous ces phénomènes de sciences occultes. Ils sont des milliers sur notre terre comme lui. Leurs histoires sont extraordinaires. Certains y croient, d’autres pas. Toi, qui l’as écouté attentivement avec tes grandes oreilles à collecter les bruits les plus insignifiants sais-tu quel métier il exerçait ?
– J’ai cru entendre qu’il était militaire à la retraite, spécialiste dans les missiles, un truc dans ce genre. Il ne s’est pas trop appesanti là-dessus.
– C’est bizarre ma Cabotte. Ce n’est pas le seul militaire (ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai rencontré quelques-uns) qui en fin de carrière verse dans les sciences occultes, les médecines parallèles, voire dans le mysticisme effréné. Etrange phénomène. Non ?
– Ils ont peut-être des choses à se faire pardonner, à se reprocher.
– Je n’en sais rien ma Cabotte. Ce n’est qu’une interprétation facile. Il faut se méfier d’interpréter ce genre de fait. Le mystère prend ici toute sa place.
– C’est bien vrai, ô mon bon Maître. Je m’en retourne chercher la bonne herbe. C’est provisoirement bien plus intéressant et vital pour moi.

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