Navigation Menu+

Une journée bien remplie.

Le 08 Août 2019 Darois.


Le village de Darois ne possède pas de bourg classique : église, mairie, école, etc. J’ai eu un mal fou à m’orienter dans ces rues larges, sans surprises et identiques sur les grandes lignes. J’ai bizarrement l’impression de me trouver dans une nouvelle zone pavillonnaire en milieu rural. Une autre identité contemporaine en plein développement à l’extérieur des plus grandes agglomérations. Je réussis grâce à une signalétique bien inspirée à trouver la mairie. La secrétaire m’oriente vers la salle des fêtes située dans espace plus ou moins arboré.
– Vous trouverez là-bas votre bonheur. Vous avez un robinet d’eau à l’extérieur des bâtiments pour l’ânesse. Personne ne viendra vous déranger.
Nous voilà donc partis, contents d’avoir obtenu un lieu sécurisant. Nous traversons un grand parc et atteignons l’endroit sans difficulté. Sous quelques arbres, il y avait un peu d’herbe pour Cabotte. Idéal par les temps qui courent.
Je commençais à m’installer tranquillement lorsqu’est arrivé Claude. Un homme très convivial curieux de mon histoire, de notre histoire avec Cabotte. Il était stupéfait de notre périple. Très rapidement il se confia. C’était un cadre dans la distribution pour un grand groupe dont je ne pourrais citer le nom. Il avait eu des problèmes graves de santé dus entre autres à la pression démagogique de ses supérieurs hiérarchiques.
– Tu te rends compte le boulot est devenu au fil des années un calvaire. Je n’en pouvais plus. La base renâclait à mes directives (ils n’avaient pas toujours tort sur le fond, mais je me devais de garder une certaine autorité) et mes supérieurs me parlaient d’objectifs à court terme à atteindre à tout prix. Même en marchant sur la gueule des autres. C’était insupportable. Je faisais des heures supplémentaires à tire-larigot. Tout le monde s’en foutait. Je maltraitais d’une certaine façon mes équipes ; et la direction continuait à me pressurer sans discernement. Elle me harcelait en mettant en avant mes incompétences chroniques. C’était infernal. Je perdais confiance en moi. J’étais coupable de mes manquements. Je suis tombé malade. Un burnout me guettait, un souci cardiaque m’a mis à l’arrêt forcé pour un bon bout de temps. Pourtant mon travail ne me déplaisait pas. Mais aujourd’hui je ne m’y retrouve plus. L’argent a pris le pas sur l’humain. On ne parle plus que de cela. Le fric. Toujours et encore le fric. C’est une obsession. Une guerre commerciale.
Je ne répondais pas. Je n’avais pas envie d’en rajouter. Il y aurait de quoi réaliser une étude sociologique sur ce sujet. Cet homme me semblait être en reconstruction psychologique. Il devait se poser beaucoup de questions. Mais comme la majorité d’entre nous, les réponses sont sans solution satisfaisante. On s’adapte ou l’on crève. L’homme est complexe. La vie sur terre aussi. La nôtre est ce qu’elle est avec ce que l’on comprend et accepte de donner de soi. Un inévitable compromis. Un point névralgique parfois douloureux. Là aussi il y aurait des choses à dire.
Claude est un type adorable. Il me propose de me faire des courses. Il part dans une ville voisine faire les siennes. Ici à Darois, il n’y a rien ; juste un distributeur de pain. Lorsqu’il revient je lui demande combien je lui dois.
– Rien.
– Ça me gêne beaucoup. Je te dois combien ?
– Rien. Je te l’offre. C’est ma participation à ton voyage. Accepte, ça me fait plaisir. Je suis content de rencontrer un type comme toi. Tu es un exemple de ce que l’on aimerait faire. Et que l’on ne fera pas. On le sait tout au fond de nous-même.
Un peu plus tard arrive l’adjoint au maire. Il me propose de dormir dans le local des chasseurs. Je serai mieux que dehors.
Un cycliste que j’avais rencontré sur le chemin savait que je devais m’arrêter à Darois. Il était là devant moi.
– Je vous ai cherché, toi et Cabotte, partout dans le village. Je n’ai vu personne. Vous ne pouviez pas passer inaperçus. J’aurai pu vous trouver quelque chose près de chez moi.
– Merci. La commune m’a proposé le local des chasseurs. Je dois aller chercher les clés à la mairie. La secrétaire m’attend.
– Je vais aller te les chercher. J’en ai pour quelques minutes à vélo.
Encore une fois je m’en sortais pas mal. Tout s’engageait naturellement sans avoir rien à demander.
Un jeune homme vint me voir. Il était très interrogatif, amusé et intéressé par mon périple. Il fait partie de ces personnes avec qui on établit un contact à la seconde même où se croisent les regards. Ça marche ou pas. C’est simple comme principe. Il ne tourne pas autour du pot. Visiblement, il n’avait pas trop le temps mais il espérait en savoir un peu plus.
– Je t’invite chez moi. Ce soir. J’habite à côté dans un bâtiment industriel. Je t’attendrai avec ma compagne Marine. Viens vers dix-neuf heures. Pas avant. On ne sera pas disponible. Nous avons un boulot à terminer.
Vers dix-sept heures trente je me dirige vers le bâtiment auparavant indiqué. Nous sommes dans une zone d’activité. Je découvre un immense hangar avec dedans un avion de tourisme et deux ULM. C’est une surprise sans être une surprise. Il y a, à quelques encablures, les infrastructures de l’aéroport de Darois. Je vois, accroupis au sol, Marine et Alexis en train de tailler en longueur un immense filet. Ça m’avait l’air compliqué. J’étais très intrigué.
– Que faites-vous ?
– Une volière.
– Une volière en pleine zone industrielle ! Ce n’est pas très courant.
– Nous avions des poules. Les rapaces nous les ont mangées. En plein jour. Un festin facile. Avec ce filet nous espérons les arrêter. Ou les dissuader de venir se servir. Elles étaient belles nos poules.
– Je peux vous aider si vous voulez.
– Tiens, aide-moi à tenir ce pan de filet pour que je puisse glisser mes ciseaux par dessous.
Ensuite nous sommes partis sur le côté du bâtiment en emportant le filet. Effectivement entre deux bâtiments assez proches, ils avaient fermé un espace aux deux bouts de bois pour créer le fameux poulailler. La pose du filet s’avéra difficile à mettre en place. Pas assez large. Trop juste. Nous avons insisté, le résultat n’était pas très convaincant. Il nous fallait recommencer. Retailler un autre filet. Une heure après le travail était presque terminé. La nuit commençait à tomber. Marine et Alexis étaient satisfaits du résultat. Le plus difficile était fait. Ils termineront demain matin. Demain il fera jour.
Cet exercice nous avait mis en appétit. Nous nous rendons sous le hangar. Alexis m’informe que c’est son atelier de peinture de pièces détachées pour les avions de tourisme. C’est une activité très spécifique. Une niche dans l’aviation légère. Il participe aussi dans le cadre d’un collectif au démontage des vieux avions pour les restaurer. Un travail méticuleux et titanesque. Il faut être très motivé et organisé pour redonner vie à de vieux coucous en perdition. Il ne suffit pas de les démonter, il faut aussi les remonter. C’est une autre paire de manches. Quant à Marine, designer, elle m’a montré une de ses créations. Un large fauteuil apparemment confortable, équipée d’une longue cape recouvrant l’ensemble. Tu t’assois dedans et tu te couvres en même temps si tu le désires. Très ingénieux en période de grand froid devant la télé. C’était un prototype. Elle souriait de son chef d’œuvre.
– Tu sais ce fauteuil je ne le vendrai pas. Trop coûteux en travail. J’ai passé un temps fou à le réaliser ; des heures de recherche, de montage et de couture. C’est beau, original mais invendable. Un bel exercice de style. Je ne sais pas ce que je vais en faire. Je crains d’avoir bossé pour la gloire. Il restera une pièce unique exposée dans un coin de notre entrepôt.
– On ne sait jamais. Un coup de cœur ça existe.
– Peut-être. Je ne sais pas où ce fou se trouve. S’il existe. C’est ça la difficulté de ce métier. Tu ne sais jamais où tu vas, surtout lorsque tu es indépendant. Il faut avoir un temps d’avance, un bon réseau, des industriels impliqués, croire en soi, etc.
Il se faisait tard. Nous commencions à “avoir la dalle” après notre laborieux boulot. Nous voilà enfin dans le logement en bois aménagé au fond de l’atelier. Une incroyable et agréable surprise. Une réalisation, avec les moyens du bord, menée par Alexis et Marine. Le lieu est accueillant. On s’y sent bien.
Tout en préparant le repas nous discutons à bâton rompu, un sujet amenant un autre. C’était très intéressant et revigorant d’échanger avec ce jeune couple. Ils avaient des projets. Les mettaient en route, allaient jusqu’au bout de leurs visions du monde. Ils avaient fait un choix de vie. Ils possédaient une bonne énergie et se donnaient à fond. C’étaient aussi de gros bosseurs, des bâtisseurs comme je les aime. Ils construisaient leur avenir avec des valeurs d’indépendance et de liberté. C’est tout à leur honneur. Ils me semblaient sur la bonne voie. Je suis rentré me coucher très tard, heureux de cette rencontre atypique et stimulante.

Rédiger un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *