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Transmettre certes! mais comment?

Le 14 Août 2019 Cormot-le-Grand.


Une balade de toute beauté sur les hauteurs des falaises de Cormot et du Bout-du-Monde. Le cirque est grandiose. Il y flotte un vent de liberté. Mon corps est léger, délesté de toutes contraintes. Je respire lentement, imprégnant de sérénité chacune de mes cellules. Ivre d’être en ces lieux. J’ai l’impression que nous nous baladons sur une carte postale.

 

Nous sommes à l’ouest et à proximité des premiers crus réputés du Bourgogne : Pommard, Volnay, Meursault, Puligny Montrachet. Mais paradoxalement je ne verrai pas un seul pied de vigne. J’ai pris de la hauteur. Ce coin de la Bourgogne est très tourmenté.
La descente de la falaise vers Cormot-le-Grand s’est révélée compliquée ; une pente raide, caillouteuse, glissante, étroite par endroit. Cabotte s’engage malgré tout, mais très rapidement je décide de rebrousser chemin. Je souhaite terminer la journée sur une bonne note. Je ne veux pas tout gâcher pour gagner une heure ou deux. C’est quoi une heure de gagner dans la vie ? Pour combien d’heures perdues à vouloir en gagner une à tout prix ? Surtout quand on sait que l’on peut perdre par négligence ou défi foireux plusieurs jours. Voire même mettre en péril une aventure comme la nôtre. C’est la voix de la sagesse de revenir sur nos pas. J’ai fait des progrès. Je n’ai plus d’impatience dans la tête et les jambes. Je note. C’est aussi un exploit de savoir prendre son temps quand chacun s’évertue à courir contre la montre. Contre sa nature en réalité. Ne sommes nous pas des bipèdes intrépides à la recherche constante de notre équilibre ? Rien ne sert de courir. On s’épuise vite. Et l’on doit s’arrêter pour récupérer. Le gain de temps et d’énergie sur la durée est proche de zéro si l’on sait compter. Ce qui important c’est la régularité.
Donc nous descendons un peu plus loin par un autre sentier, lui aussi délicat, mais plus court, moins physique et plus sécurisant. C’est une formalité pour Cabotte. Nous arrivons tranquillement au village.

Une chance incroyable ; la première personne que je rencontre est le maire de Cormot-le-Grand. Très rapidement il me trouve : un endroit pour Cabotte, un point d’eau, un accès aux toilettes à la mairie et quelques mètres carrés pour la tente. En plus, il m’invite à manger chez-lui le soir. Le temps se gâte gentiment mais sûrement, pourtant le moral est au beau fixe. Je monte vite ma tente. Je ne voudrais pas me faire surprendre par quelques désagréables et indésirables gouttes de pluie.

Marc vient me chercher pour m’emmener chez lui. Il me présente Charlette sa femme. Ils sont retraités depuis déjà quelques années. Ils en profitent. Ils ont la forme et ça se voit, se ressent ; ils sont sympathiques, émane d’eux une généreuse bienveillance.
J’apprends que Marc avait été professeur dans un collège. Il me parlait de son travail avec sincérité et passion. Je suis toujours admiratif des femmes et des hommes qui s’investissent sans compter en donnant du sens et de l’intérêt à leurs activités professionnelles. Ce sont de remarquables ambassadeurs de leur métier. Marc en faisait partie, c’est évident.
– J’ai aimé ce métier. C’est toute ma vie. J’en ai des souvenirs impérissables. Encore aujourd’hui, malgré les années passées, je rencontre des élèves qui me remercient. C’est extraordinaire.
– C’est tout à votre honneur. Enfin quelqu’un, ici un professeur, qui aime son métier. Et qui le dit. Qui l’affirme. Qui le pense. Très important de penser ce que l’on dit… Qui reste objectif et honnête. C’est rare ! Non ? Tous nous serinent de leurs difficultés à enseigner. Que les élèves, surtout en collège, sont difficiles à motiver, à mobiliser, à canaliser, à intéresser, etc. Certains professeurs ont baissé les bras devant l’ampleur des problèmes à gérer. Certains parlent de désastre. Et pour justifier leur dire, ils concluent par un définitif « nous ne sommes pas formés pour cela ».
– Vous savez des élèves compliqués, turbulents, difficiles à saisir, à intégrer dans un groupe, etc. ; ça a toujours existé. En ce qui me concerne, à mes débuts, j’ai eu des classes de transition. Aujourd’hui c’est l’équivalent des S E G P A (Section d’Enseignement Educatif et Professionnel). On change la définition, mais les problèmes restent récurrents. Aucun professeur n’en voulait. Il fallait être un enseignant spécialisé. Spécialisé sans filet, sans recettes magiques à appliquer, livré à soi-même. Une exploration dans les méandres inextricables de l’adolescence. Et pourtant c’est avec ces élèves que j’ai appris le plus. Il faut faire preuve de beaucoup d’écoute et d’imagination. Savoir s’adapter. Etre créatif. Savoir se faire respecter. Etre juste. Etre logique. Etre convaincant. Etre ferme, rester ferme dans nos propos tout en laissant une ouverture, une possibilité de pouvoir échanger, de se comprendre. Ne pas buter définitivement l’élève. Celui-ci, lorsqu’il est persuadé qu’il est idiot (comme souvent cela lui a été spécifié à maintes reprises d’une façon ou d’une autre) le devient réellement. Il vous le rappellera tous les jours, toutes les heures, à chaque instant avec l’assentiment grégaire de ses soi-disant camarades amusés par cette situation rocambolesque. Il faut bien régaler la galerie. Leur en donner puisqu’ils en veulent de la connerie. Exister quelque part. Voilà son souci majeur. Il vous dit en substance.
« Je suis bête, idiot, un âne sans espoir, un bon à rien, je vais vous le prouver ; ça se voit non ! Je ne vaux rien, alors foutez-moi la paix ! ». C’est la rupture irrémédiable avec le monde des adultes. Ces élèves se délectent à vous voir dans l’embarras. Dans l’incompréhension. Ils deviennent insolents, la moquerie sous-jacente envers l’enseignant est sournoise et imprévisible. Un tel élève est perdu pour l’Education Nationale.
J’en avais pas mal dans ma classe dite spécialisée. J’ai réalisé quelques miracles. Lorsque j’arrivais à les intéresser individuellement ou collectivement (ça se présentait parfois) ; je jubilais. Je les avais ensorcelés. Une vraie satisfaction d’enseignant. Un épanouissement personnel. La certitude d’avoir fait un bon choix pédagogique. De tout temps les ados ne sont pas faciles. C’est le chaos dans leur tête. Ils ont des peurs irrationnelles bien réelles. Incapacitantes. Très handicapantes pour quelques uns. Lorsqu’ils se comparent aux autres, aux plus doués, reconnus et choyés, ils peuvent perdre pied, confiance en eux-mêmes. Il faut de la patience, de l’énergie pour remettre de l’ordre, avoir une attitude sereine, sécurisante et juste.
– Vous avez raison, avec ces élèves il faut être juste. Ils ne supportent pas l’injustice. Ils la trainent au quotidien comme un fardeau encombrant. Elle est en eux. Ils sont fatigués de ce qu’ils sont ou croient être. J’ai été un de ces élèves. J’ai connu ces classes. J’y suis resté trois mois juste le temps nécessaire pour que l’enseignante (je lui dois encore tout mon respect) me révèle et me persuade de mes aptitudes à intégrer un cursus classique dit « normal ». Ce fut pour moi une grande surprise. Il est vrai que j’étais le meilleur des moins bons. Une satisfaction. Très valorisante pour moi. C’était bien la première fois que je me retrouvais en tête d’affiche. Même chez les « nuls » ou plutôt les « sans-résultat » (je préfère) un classement s’établit naturellement. S’impose de lui-même. C’est dans l’ordre des choses. Les humains aiment ces fameux classements surtout lorsqu’ils sont devant, tout en haut, sur un piédestal. Adulés.
– Comment se fait-il que vous ayez atterri dans cette classe ?
– À l’école primaire, j’ai eu un instituteur très sévère. Je peux attester que l’on pouvait entendre les mouches voler. C’était effrayant. Une grande solitude. C’était l’époque où l’instituteur à la campagne, avait une aura indiscutable. Beaucoup de personnes venaient à lui pour de menus services d’ordre souvent administratif. Il avait la connaissance. Le pouvoir en quelque sorte. Il savait. Il était certainement serviable et de bons conseils. Le mien appartenait à cette catégorie. C’était un homme respecté par la majorité des familles ; et craint par les élèves. Surtout les moins lotis. Une personnalité autoritaire ne laissant aucune place à de faux pas. À l’erreur. Nous n’avions pas le droit de trébucher. Nous n’étions pas tous logés à la même enseigne. C’est ce que je crois encore aujourd’hui. Il y avait les doués, les sans soucis : ceux qui comprenaient tout, tout de suite, une évidence pour eux; les besogneux dociles : ceux qui méritaient un minimum d’attention parce que justement ils faisaient des efforts; les fainéants, ceux qui bossaient juste ce qu’il fallait pour des résultats honorables; les désespérants, les traine-savates, les « coulés-noyés »: ceux qui possédaient une cervelle de moineau avec dedans une tempête de vent chaud. Je faisais partie de cette catégorie. Nous n’étions pas très nombreux. Heureusement. Trois cas au maximum. Mais trois de trop. Je ne l’ai jamais voulu. Mais j’en faisais partie. Tellement bien installé à ma place que j’y suis resté deux années scolaires consécutives. Je n’ai pas bougé de chaise. J’étais vissé dessus en attente d’une sortie… Laquelle ? Je n’en savais rien. Ce n’était pas une progression lente mais une stagnation de longue durée. Je crois que je l’exaspérais au plus haut niveau. Il était fréquent, lorsque ça lui prenait, pour me sortir de ma léthargie chronique, que je prisse par surprise, une volée de craies, une dévastatrice brosse à nettoyer le tableau, une agressive et immense baguette de noisetier qui faisait croitre instantanément sur mon crâne une longue bosse d’Iroquois. Je me suis fait tout petit. Rétréci jusqu’à la transparence. Je voulais éviter ce genre de situation. Je ne craignais pas la violence, mais j’avais peur de la mienne et des conséquences avec son lot de sanctions. Je haïssais l’école. J’étais angoissé jusqu’au vertige. J’y allais à reculons, une boule dans le ventre. Elle grossissait d’année en année, jusqu’à ce que je l’accepte comme une fatalité. Elle vivait en moi. Une sale compagnie. Ma vie était à l’extérieur de l’école. J’y avais mes repères. Ma joie de vivre. Ma liberté. J’étais un décroché de la vie scolaire, à bout de force ; Plus personne ne pouvait me sauver.
– C’est bien dommage. Bien des gamins ont vécu cette situation pour des raisons dues à des facteurs multiples. Ente autres affectifs. Mais pas seulement. J’ai toujours été vigilant par rapport à cela. Un gamin quel qui soit ne nait pas idiot. Il peut le devenir facilement si l’on ne fait pas attention à lui. Il doit être soutenu et encouragé lorsque cela est nécessaire, le faire progresser. J’ai dans ma carrière été prof de gym et aussi de math. J’ai eu cette chance de pouvoir cumuler les deux disciplines. Je puis vous confirmer que les gamins, suivant leurs centres d’intérêts et leurs résultats scolaires n’évoluent pas de la même manière au même rythme. Les moins doués doivent obtenir des avancées significatives. Seule la réussite, partielle, insignifiante même acquise dans la douleur, compte. S’immobiliser vous isole, vous marginalise durablement jusqu’à l’exclusion et la risée des autres élèves. Ceux qui savent.
– Je connais. Le pire à vivre est l’humiliation d’un professeur indigne qui vous exhibe devant ses élèves en tenant ce discours jouissif « regardez-le bien, vous avez ici le pire des spécimens, si vous faites comme lui vous serez condamnés à pousser des brouettes toute votre vie, vous m’entendez, toute votre vie, des brouettes, de bien pleines, de bien lourdes ». Tout le monde approuve en rigolant comme des abrutis. Alors tu te sens vraiment seul. Tu as des envies de meurtre. Tu as un goût de sang chaud coagulé au fond de la gorge. Tu respires avec difficulté. Tu veux d’une certaine façon mourir. Disparaître. En finir.
– Je vous comprends. Je les condamne, mais tous les professeurs ne sont pas des tyrans. Certains sont certes démunis face à des situations d’un tel acabit, mais beaucoup essaient de travailler au mieux. Je suis sûr que vous étiez bon en sport.
– C’était un des rares endroits où je me sentais à ma place. Pas jugé. Je ne forçais pas mon talent. J’avais des aptitudes. Je m’éclatais, me défoulais sans retenue. Je respirais enfin. Une éclaircie salvatrice dans ma triste et inutile vie scolaire.
-Vous savez les enfants en cours de sport révèlent des parcelles surprenantes de leurs personnalités. En conseil de classe, les profs de gym, lorsqu’ils sont écoutés, peuvent amener un éclairage différent sur le fonctionnement de l’élève. Surtout quand celui-ci est en difficulté scolaire.
Nous devisions sur ce sujet à l’infini. Nous avions des arguments et des convergences de fonds. Nous nous comprenions. Nous ne faisions que valider nos impressions théoriques issues de nos observations. Une connaissance empirique consignée au fil des années par nos propres vécus. Une belle soirée. Il était tard. Il me fallait les quitter. Je n’ai pas pu m’empêcher de leur dire.
-Vous savez, un prof aigri, est un bon élève qui a mal tourné
Rires
Ce qui bien sûr n’était pas le cas de Marc. Charlette l’a confirmé à plusieurs reprises lors de nos divers échanges. Elle en avait été témoin au quotidien durant plusieurs années. Son mari est exceptionnel, elle aussi. Respect.

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