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Toujours et encore de la pluie.

23, 24, 25.04.2019 Le Vigan

De la pluie de la pluie encore de la pluie.
De la pluie de la pluie enfin une éclaircie.
De la pluie de la pluie il faut se lever
De la pluie de la pluie encore de l’humidité.
De la pluie d’hiver et de printemps, rien que des nuages gris.
Et le ciel nous tombe dessus. Se dilue sur nous.
Quand vas-tu donc cesser de gâcher nos journées ?
Mais à Le Vigan la goutte de trop…
Dans les Cévennes sortez les parapluies. Surtout ces jours-ci. Sinon restez chez vous. Et regardez la pluie tomber bien à l’abri. C’est magnifique. C’est une bénédiction pour vos jardins.
Nous, les errants volontaires, nous n’avons pas de chez nous. Chez nous c’est peut être chez vous ! Provisoirement bien sûr.

J’aime la pluie. Elle est nécessaire. Mais là elle me rend dingue ! Surtout quand elle mouille jusqu’aux os. Heureusement, mes articulations fonctionnent toujours, sans se gripper. Pour combien de temps encore ?
Je n’ai jamais autant scruté le ciel. C’est un métier d’observation et d’intuition la météo. Ce qui est sûr, quand tu es dehors et qu’il pleut, c’est que tu la subis de plein fouet dans l’espoir d’un changement, fut-il infime. Au contraire elle redouble d’énergie sur plusieurs jours à venir. Cabotte aussi en a marre. Elle ne dit rien parce que ce n’est pas son genre de pleurnicher pour quelques gouttes de pluie. Mais là trop c’est trop.

– Cabotte, nous allons nous arrêter un moment le temps que la pluie cesse. Trop de jours sous la pluie. Il faut nous retaper un peu. Le moral décline à force.
– Il était temps que tu y penses. J’en ai plein les sabots, le corps, la tête et les yeux. Sur un coup de tête, j’en reviens à préférer les mouches d’été, mêmes les plus coriaces.

Je fais quelques courses pour Cabotte puis je me mets à la recherche d’un abri. J’ai quelques solutions en ville mais trop compliquées. Je ne veux pas m’éloigner de ma Cabotte. Je me suis habitué à sa présence. Elle aussi je crois.
– N’est-ce pas Cabotte ?
Elle ne bronche pas et continue de marcher la tête basse. Pour ne pas dire autre chose… de plus désobligeant pour moi. Respect ma Cabotte. Vive ma Cabotte.

L’effet Cabotte entre en action.
Voilà tout un attroupement autour d’elle. Chacun y va de son compliment. Une dame arrive en voiture, nous sommes en pleine sortie d’un parking de supermarché. Elle s’arrête. Plus personne ne sort. Elle va droit sur Cabotte et lui parle. Ensuite elle vient vers moi. Je lui explique en quelques mots mon souci.
– J’habite plus haut à deux kilomètres et demi, j’ai deux ânes, et une caravane pour vous. Vous pouvez venir si vous voulez. Je vous y attendrai. Elle m’explique en quelques mots où elle habite. Je pense pouvoir trouver.
Je suis frigorifié et cette proposition tombe à point. Je commençais à désespérer. J’avais l’impression que la chance nous avait quittés.
– Vient ma Cabotte plus qu’une heure de route. Vient ma Cabotte. Trotte. Trotte ma Cabotte. Certes en montée mais au bout le paradis. Je le sens bien.

Nous quittons Le Vigan pour aller vers Paillerols. Ça ne fait que monter et Cabotte, super motivée, tient un rythme infernal. Je me traînais à ses côtés. Elle menait le bal. Ça lui arrive parfois de finir à fond les sabots. Si elle a des coups de mous, elle a aussi des amplitudes de foulées très soutenues que certains marcheurs ne suivraient pas sur plusieurs heures.

Nous arrivons enfin dans une sorte de voie sans issue. Sur un portail, il y avait écrit sur une feuille blanche “la maison n’est pas à vendre” et sur l’autre un dessin sommaire avec deux grandes oreilles. C’était bien ici.
La dame des lieux, très accueillante, vint nous ouvrir et là, surprise ! Des tunnels de verdure impressionnante sous une variété d’arbres et d’arbustes. Il y avait plusieurs terrasses et des murets en pierre sèche. Des sentiers et des escaliers les reliaient. Partout où l’on se dirigeait il fallait monter ou descendre. Un travail titanesque pour aménager tous ces terrains. Elle me mit à l’aise tout de suite.
Elle remit en état l’intérieur de la caravane. Un vrai palace pour un rescapé climatique de la dernière chance. J’en étais très touché. Enfin une bonne nuit.
Quant à Cabotte la voilà avec ses congénères ; deux mâles castrés dont un très curieux et l’autre plutôt craintif. Après une acclimatation d’usage chacun trouva rapidement sa place et partagea le petit abri. Il pleuvait de plus en plus dru. Je serai heureux sous la caravane ! Enfin ! Au sec malgré un taux d’humidité important.

Cabotte intriguée par ces deux compères.
– Ils sont bizarres ces ânes, ils sont très petits on dirait des nains.
– Cabotte un peu de retenue. Serais-tu raciste ? Ce n’est pas bien de se croire supérieur aux autres. Ils sont nés comme cela. Différents de toi. Ce n’est pas parce que tu es inscrite aux haras de France que tu dois prendre des airs supérieurs.
– Ce n’est pas bien méchant. Mais pour des mâles ils ne sont pas très entreprenants. Je les pensais très virulents. Tu vois ce que je veux dire.
– Pauvre Cabotte. Remets en encore une couche. Ils sont castrés et ne feraient pas de mal à une mouche.
– Pourquoi on castre les mâles ?
– Pour qu’ils te foutent la paix. Grosse nigaude.
– Alors ils ne servent à rien.
– Et toi à quoi sers-tu ?
– À porter tes bagages. Gros nigaud.
Elle avait réponse à tout. Je l’aime bien quand elle est comme cela. Elle commence à se dévergonder la Cabotte.

Le soir je mange avec Sylvie et Jean-Pierre. Une soupe pleine de légumes comme je l’aime, une bonne salade, un peu de vin et du fromage. Je me régale.

Le lendemain chacun vaque à ses occupations. J’en profite pour mettre de l’ordre dans mes affaires et faire des courses avec Jean-Pierre au Vigan. J’écris l’après-midi pour rattraper mon retard de plusieurs jours. Je ne suis pas très inspiré, mais je m’y attelle avec courage et abnégation en espérant le début d’une quelconque ligne. J’arrive à débloquer la situation après une panne sèche d’une demi-heure. Mon esprit vagabondait comme il sait si bien le faire. J’adore me perdre d’une idée à l’autre. C’est devenu ma seconde nature. Enfin c’est parti pour trois heures de boulot sans interruption.

Jean-Pierre est un ingénieur responsable des forages de pétrole. Je lui demande comment les plateformes sont arrimées en mer. Il me l’explique de long en large avec un vrai talent de pédagogue. C’est un régal de l’écouter et de comprendre. Question technique je suis bien servi. C’est du sommaire mais l’essentiel y est. Mon imagination fait le reste. Mentalement je peux vous arrimer une plateforme en mer du Nord… C’est un baroudeur qui travaille dans le monde entier avec des équipes de nationalités diverses (Anglais, Russes, Américains, etc.).
Sylvie est une touche à tout : bâtiment, jardin, aménagement intérieur. Elle est vraiment douée et a du goût.
Le soir nous parlons de tout et de rien : de politique, de société, de gilets jaunes, d’économie, de mondialisation, du brexit, d’écologie, même de tauromachie : la totale. Les sujets ne manquent pas. Nous n’étions pas toujours d’accord. C’est plutôt sain. Mais nous en arrivions irrésistiblement à n’en retenir que des points négatifs. La sinistrose nous guettait prête à nous ensevelir sous des tonnes de défaitisme. Un moment donné, Jean-Pierre lassé dit.
– Et si nous parlions des choses qui vont bien.
Nous approuvons aussitôt et signons un pacte. Que du positif et de belles choses qui vont bien. Qui nous feraient du bien.
Eh bien pas facile du tout cet exercice ! Je constate d’une façon flagrante et affligeante qu’il est difficile de tenir le cap plus de cinq minutes en ce qui me concerne. Les dérapages sont légions. Il y a eu de grands trous de silence et d’hésitations.
Le monde tournerait-il à l’envers que nous en perdions notre lucidité et notre tête ? Vivons-nous dans l’illusion d’un monde meilleur ? Cette dernière question sème le doute ! Où en sommes-nous ? Face à nous un grand mystère.
A un moment ne sachant plus trop quoi penser, voilà que Sylvie par je ne sais quel tour de passe me demande.
– Jean-François si tu devais vivre ailleurs dans quel pays vivrais-tu ?
Cette question impromptue me mit dans l’embarras. Je ne sais pas moi. Quel pays ? Je balbutiais pas très emballé par cette question.
– Le Portugal peut-être. Ou ailleurs. Je n’en sais rien. Je ne me suis jamais posé la question. Je renvoyais la patate chaude à Jean-Pierre. Lui ne tourna pas autour du pot.
– La France bien sûr.
Et des pays il en a vu. Du plus chaud au plus froid, du plus grand au plus petit, du plus riche au plus pauvre. Plus que moi. Il a raison, la France est un beau pays. Seuls les français n’en sont pas convaincus. C’est bien dommage. Ailleurs, c’est autre chose. On pense très souvent qu’ailleurs c’est mieux. Rien n’est comparable. Ce que je puis dire et attester, la France et les français méritent que l’on s’arrête chez eux un moment.
Ma pérégrination le prouve.

Outre les discussions nous sommes embauchés Jean-Pierre et moi à éplucher les légumes pour la soupe du soir. Sylvie veillait au grain. La découpe des légumes est essentielle pour elle. Des petits morceaux bien calibrés, ni trop gros ni trop grands ni trop petits. Du grand art. Enfin à son goût. Pas facile pour nous. Nous nous faisions engueuler « presque » si nous n’étions pas dans les normes de Sylvie. Elle ne rigole pas avec ça. Nous étions assez décontenancés sur le coup. Nous n’osions rien faire. Au fond de nous on se marrait bien. Une soupe est une soupe. Et la soupe du soir était excellente.

Je suis resté deux jours chez-eux le temps que le soleil fasse son apparition ? J’en garderai de bons souvenirs.
Cabotte envoie un bonjour sincère à ses deux copains Hyppolite et Isidore avec qui elle a partagé l’abri et le foin en toute sérénité et respect.