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Rencontre brève et intense

Le 2 Août 2019 Pierrefontaines (Perrogney-les-Fontaines)

Nous arrivons dans une bourgade de quelques maisons à peine. Nous nous retrouvons dans une impasse encombrée de voitures. C’est à cet endroit que réside Patrice. L’homme m’a été recommandé par un gars croisé sur notre route à Pierrefontaines.
– Il possède des ânes. C’est lui qu’il faut aller voir. Je ne vois personne d’autre dans les environs. Il saura vous accueillir. J’en suis certain. Je le connais. Il est toujours prêt à aider des gens. Surtout quand ils sont accompagnés par des ânes.
C’est évident, un homme élevant des ânes ne peut être qu’un homme bon et généreux. Patrice ne dérogeait pas à cette logique. Ça ne faisait aucun doute. Je le vois venir vers nous sans hésiter. Il était content de nous voir. Un accueil spontané, pas l’ombre d’une arrière-pensée ne traînait dans son regard franc et direct.
– J’ai été prévenu par un copain. Je peux vous tutoyer. C’est plus simple pour moi. Plus facile aussi si l’on veut discuter.
– Je n’ai pas de problème avec le tutoiement. Nous allons donc tuer le Vous et instaurer le Toi sous ton propre Toit (il s’est mis à rire comme une évidence). Nous entrerons ainsi dans une autre dimension. D’égal à égal. Plus proche. Peut-être. Quoique, avec certaines personnes le vouvoiement s’impose comme une nécessité absolue inscrite dans notre subconscient. Un résiduel très distant et sage d’une éducation irréprochable.
– Un truc dans ce genre (rire). Je pensais que tu arriverais par le bas du village. Bon, tu es là. Je te préviens c’est le bordel chez moi. Il y en a partout. Ne regarde pas trop dans les détails. J’ai un enclos pour… Comment s’appelle-t-elle ?
– Cabotte.
– Cabotte ce n’est pas très courant. Une ânesse à ce que je vois. Est-ce une ânesse du Berry ? Ou des Pyrénées plutôt. N’est-ce pas ? Le Berry est plus grand je crois. On pourrait les confondre.
– C’est exact des Pyrénées. Une Gasconne de notre terroir. Elle fait un mètre trente au garrot. Tu sembles t’y connaître.
– Sûr que je m’y connais. J’en ai élevé une trentaine de toutes sortes et de caractères différents. J’ai toujours eu une passion et du respect pour eux. Ne me demande pas pourquoi. C’est comme ça. J’ai de l’espace. J’en ai profité. Aujourd’hui, j’ai réduit l’élevage. Je n’ai plus que quelques ânes. Je ne peux plus m’en occuper vraiment. C’est trop de boulot pour quelqu’un seul. Tu débâtes ici près de ce mur. Ensuite tu entreras tout le barda dans une pièce de la maison. Tu devrais pouvoir trouver une place.
Cabotte a eu un immense pré pour elle toute seule. Fabrice nettoie une baignoire et la lui remplie d’eau. Il s’occupe de son confort. Belle Cabotte. Tu mérites toute cette attention. Pour toute reconnaissance elle se met à brouter avidement sans s’occuper de nous. C’est normal pour elle. Quoi de plus naturel pour une bête de somme. Elle a fait son boulot ; elle porte mon, notre matériel. Je me débrouille pour lui assurer gite et couvert, verdure et eau, plus quelques gâteries lorsque cela est possible.
Fabrice m’invite à boire une bière chez lui. Il prend son temps, lui qui semble ne pas en avoir assez pour tout ce qu’il entreprend. Il doit terminer de réparer une voiture. Celle de sa fille. Un vrai calvaire à remettre en état. Elle en a besoin au plus vite. Il a plus de travail dessus qu’il ne l’avait prévu. Ce week-end il doit rejoindre à moto des copains pour une virée dans le Jura je crois. Peu importe. C’est un motard aussi. En gros, il n’a pas beaucoup de temps à me consacrer. De plus en soirée, il est invité chez des amis. Il retourne à ses occupations pendant que je prends mes repères. Il me redonne rendez-vous en fin de journée. Il aura moins de pression.
– Je suis désolé je suis toujours à la bourre. C’est comme cela. Personne ne peut rien pour moi. Je le sais. Je devrais me donner des priorités. Mais je ne sais pas faire. J’entreprends plein de travaux en même temps et termine à bout de souffle, à terme sur un fil, exténué comme un coureur de fond ; et tout repart comme en quarante. Il y a de quoi faire ici. J’ai encore des aménagements à terminer dans la maison. Encore ! Ce n’est jamais fini. Ce qui est fou, c’est que je suis à la retraite. J’ai eu un garage avec ma femme. Il fonctionnait très bien. Je n’avais pas à me plaindre. Je gagnais bien et honorablement ma vie. Mais avec ma maigre retraite je dois continuer à travailler pour arrondir mes fins de mois. Je n’ai pas le choix si je souhaite, comme auparavant, garder mon train de vie. Tout cela est un piège. J’y suis tombé dedans de mon plein gré. Comme un grand. Je ne sais pas dire non. J’accepte et me retrouve en galère. Toute relative malgré tout. Je t’envierais presque, mais pas sur une longue durée je ne tiendrais pas. J’ai besoin d’un minimum de confort. Surtout maintenant. J’ai mes habitudes.
– Le confort on peut s’en passer. En ce qui me concerne je n’avais pas trop le choix. Sinon ça m’aurait coûté une fortune. J’ai dormi un peu partout et dans des conditions précaires, minimalistes et inattendues. Je m’y suis adapté sans que cela ne perturbe mon sommeil. Dormir est essentiel dans ce genre de pérégrination. On ne récupère réellement qu’en dormant. Le corps a besoin de repos, de se détendre, de se déplier, de prendre ses aises. On ne doit pas se réveiller le corps fourbu et les paupières lourdes, ensuqué de la tête aux pieds. Fatigué avant d’avoir commencé une journée. Si le corps est atteint de lassitude, le moral suit, frise la déprime.
– Je ne pourrais pas. Et manger ! Ce ne doit pas être évident ! Manger, moi qui suis gourmand ! J’aime la nourriture saine. J’ai des exigences sur la qualité.
– Manger. Ou plutôt se nourrir. Se remplir la panse (ça manque d’élégance) en essayant d’assembler divers aliments de base pour une nourriture la plus appropriée à un effort soutenu et quotidien. Il ne faut pas être difficile, juste rester vigilant pour éviter une carence alimentaire. Mais le corps sait commander ce qui lui manque. Il suffit de l’écouter. De faire l’effort de l’écouter. Un rien peut le satisfaire. Un rien vous retape. Un rien vous comble un vide. On en est réduit à l’essentiel. Aller à l’essentiel sans fioritures. Réduire le superflu. Voilà ce qui vous rend la vie facile.

 

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