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Quand les esprits se rejoignent.

Le 10 mai 2019 Saint-Montan


Journée longue et harassante de marche sans souci. C’est rare mais ça arrive. Prenons le meilleur de ce qui nous arrive.

St-Montan est un des plus beaux villages de France. La mairie m’offre une place près du terrain de pétanque. Il y a de l’eau. Et je prends. Cabotte a de la verdure, juste ce qu’il faut. Mais c’était suffisant.

J’ai rencontré une drôle de créature.

Je vois arriver une gamine dix onze ans. Pas plus. Elle fonce droit sur Cabotte. Comme obnubilée par elle. Elle m’ignorait. Je ne sais pas si elle m’avait vu. Elle encercle de ses petits bras la tête de Cabotte, puis la caresse avec lenteur et respect. Cabotte est aux anges et n’offre aucune résistance. Elle est en confiance. Cette scène de tendresse dure au moins dix longues minutes. Je les regarde en me demandant ce qui pouvait bien se tramer entre ces deux là. Elles sont tranquilles et en parfaite harmonie. Rien ne semblait les perturber. Elles s’appréciaient mutuellement. C’était magnifique ou plutôt magique à voir.

Brusquement la gamine se retourne et s’adresse à moi.

– Ils parlent les ânes ?
– Bien sûr qu’ils parlent, dis-je sans réfléchir. Cette question n’était pas prévue au programme. Personne ne me la pose.
– Comment font-ils ? poursuivit-elle en me regardant droit dans les yeux. J’ai senti que cette question était cruciale pour elle. La réponse aussi. Je ne devais pas la décevoir. Ou lui raconter des salades.
– Quand on sait les comprendre ils parlent. Ils sont mêmes très bavards. Ils se connectent à vous par le regard puis un dialogue s’installe naturellement. Il faut beaucoup de temps pour y parvenir. Les gestes que tu viens de faire sont les premiers contacts avant la parole. Bien sûr ils ne possèdent pas notre langage mais par bonheur des échanges mystérieux se font.
– Moi j’ai toujours cru que les animaux parlaient. Avec mon chat nous avons des conversations très intéressantes.
– Eh bien moi avec Cabotte nous échangeons beaucoup, surtout quand nous marchons. Silencieux nous communiquons. Ça peut paraître bizarre. Mais c’est une réalité.
– Alors pourquoi mes parents ne me croient pas quand je leur dis, que les animaux parlent, les arbres parlent, les pierres parlent, la lune parle, l’eau des ruisseaux parle, le soleil parle. Pourquoi ? Est-ce si difficile à comprendre ?
– Ce sont des adultes. Les adultes ne comprennent pas ce langage. Pour eux on ne peut parler et se comprendre qu’avec des mots. Pour eux ce n’est que de la métaphysique.
– De la quoi ? De la méta… quoi ?
– Physique. Excuse-moi. Ça veut dire. Tout ce qu’ils ne comprennent pas et sort de leur langage ou de leur logique, ça n’existe pas. Dire que des ânes parlent, pour eux c’est impensable. Et pourtant toi et moi on sait que les ânes parlent. Au fait, que t’a dit Cabotte ?
– Elle m’a dit qu’elle aimait les caresses, que je lui frotte la tête et le cou. Elle m’a demandée d’où je venais. Est-ce que j’avais un maître, comme elle, dans la vie ? Pleins de choses encore.
– C’est bien. Et toi que lui as-tu dis ?
– Que je l’aimais. Que j’aimerais vivre avec elle. Mais que ce n’est pas possible.
– C’est bien. Tu as su trouver son langage.
– Monsieur, est-ce que je peux dire à mes parents que les ânes parlent ?
– Surtout pas aux parents ni aux adultes. Ils vont tous penser que tu es folle.
– Trop tard. Ils le pensent tous. Surtout mon père.
– Alors garde le pour toi. C’est bien mieux. Tu comprendras ainsi les mystères de la vie. Nous sommes au moins deux à savoir que les ânes parlent. C’est un bon début.
– Merci Monsieur.
Après ce bref échange, elle est partie comme elle était venue. Sans prévenir. C’était
drôle et plein de connivences ; pour le coup métaphysique. Cette gamine a du cran et des idées farandoles. Elle n’a pas fini de surprendre son monde. Elle promet. Quant à son monde à elle, y accéder sera difficile pour celui qui ignore que les ânes parlent.
J’aimerais recroiser dans quelques années cette gamine. Juste pour voir, dans sa vie d’adulte, où elle en est dans ses cogitations célestes. Elle sera certainement différente de ceux qui ne se posent plus de questions.

Le matin deux jeunes du village m’apportent des croissants. Ils me l’avaient promis la veille ; ils l’ont fait. En plus deux croissants au beurre. J’étais en forme pour une nouvelle étape. Il faut peu chose pour rendre la vie agréable à un voyageur.