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L’homme a durablement perturbé les écosystèmes.

Le 05 Septembre 2019 Saint Clément.

Je me suis levé en pleine forme. La nuit passée, couché sur un lit de foin moelleux, légèrement poussiéreux me fut bénéfique. En trois quart d’heure Cabotte était déjà prête à partir. Fringante. Je le signale car c’est, je crois, un record d’efficacité et d’adresse. Tout s’enchaînait à merveille. Une gestuelle bien huilée et millimétrée. Il est des jours de grande réussite. Cabotte et moi touchions à la symbiose totale.

Lorsque nous traversons le village monsieur le maire nous interpelle en faisant de grands gestes insistants.

– J’espère que vous avez passé une bonne nuit ?

– Très bonne ? Merci.

– Où allez-vous aujourd’hui ?

– Je ne sais pas trop. On verra. Je ne me pose jamais la question. En ce moment nous traversons beaucoup de forêts. C’est très agréable.

Il m’arrête net comme si j’avais prononcé le mot qu’il ne fallait pas dire.

– De quelle forêt parlez-vous ? Je lui montre du doigt toutes les montagnes couvertes d’arbres qui encerclent le village. Il me répond désabusé et dépité.

– Vous appelez ça de la forêt. Je crois rêver. C’est de la sylviculture à grande échelle. La forêt n’est plus qu’une poule aux œufs d’or aux mains de grands propriétaires forestiers privés, restent encore quelques forêts domaniales, dignes d’une appellation de forêt. Une forêt doit rapporter, le plus rapidement possible. Il faut rentabiliser, le profit, voilà le maître mot. L’argent rend fou les hommes. Le fric, le fric, rien que du fric. Il n’y a que cela qui compte dans leur bouche. Dans nos contrées la forêt bat de l’aile. C’est de l’exploitation forestière. Rien d’autre. N’en déplaise à certains.

– Comment est-ce possible ! C’est bien dommage. La France reste tout de même très boisée à en croire les chiffres officiels. Ce serait de l’ordre de trente pour cent sur notre territoire. Et en augmentation constante chaque année. C’est très encourageant. Non ?

– Je vous le répète ; ce n’est, trop souvent hélas, que de la monoculture à outrance. Une culture débridée ; de grande ampleur. Ce qui me rend dingue dans cette histoire c’est que l’on plante des résineux au détriment des feuillus. Nous devrions favoriser ces derniers dans la mesure du possible, lorsque les sols et les altitudes s’y prêtent. Mais non. Une parcelle se libère, une plantation de résineux arrive. Il ne faut pas chercher à comprendre ; et cela depuis une cinquantaine d’années. À coups de subventions pour inciter à planter ces douglas, ces épicéas, et ces fameux mélèzes hybrides ; pure invention de nos chercheurs en sylviculture raisonnée. Je t’en foutrais moi du “raisonné” appliqué aux lobbies des forestiers et de leurs actionnaires plutôt gourmands. Ces arbres arrivent rapidement à maturité ; s’ils poussent vite, ils vieillissent mal, très mal ; ce qui accentue le drame. Et pour clore le désastre en cours, la sécheresse s’impose d’année en année, les arbres subissent des stress hydriques et les maladies s’y installent durablement.

– J’ai remarqué dans le haut Jura et le sud des Vosges, le Morvan, des résineux isolés, desséchés de la tête aux pieds. Le phénomène semble se généraliser d’après les personnes que j’ai rencontrées. C’est bizarre de voir ces trainées d’arbres aux aiguilles grillées au beau milieu d’une masse plus verte et sombre.

– Je ne vous le fais pas dire. C’est encore assez discret pour l’instant. Il faut vraiment s’y intéresser pour s’en rendre compte. Les gens en parlent, mais ils ne s’en inquiètent pas pour autant. Ce n’est pas leur préoccupation majeure. C’est pour cela que certaines communes du Bourdonnais se sont rassemblées pour acheter quelques terrains disponibles et les reboiser avec diverses essences de feuillus. C’est possible, mais ça reste dérisoire. Une sensibilisation à la biodiversité. Il est urgent de recréer des niches écologiques dignes de ce nom (pour les animaux et les hommes) quand cela est possible. Sous les résineux, peu de sous bois. Les sols sont trop acidifiés. Alors quand on peut planter autre chose il faut le faire. Eviter la monoculture. Il y en a assez comme cela. En moyenne montagne c’est un désastre. Il faut penser aux générations futures. C’est urgent.

– Mais que fait donc l’ONF ? Osai-je avancer.

– Alors eux, il vaut mieux éviter de m’en parler ! Ils ont vendu leur âme au diable. L’Etat se désinvestit de la gestion réfléchie des forêts. Ça coûte trop cher. Si eux ne le font plus, ce n’est pas le privé que le fera. J’en ai la certitude. L’ONF est passé d’une coupe sombre et respectueuse à des coupes rases pour survivre ! Ils doivent être rentables. Croyez-moi. Certes, j’exagère un peu. À court terme l’ONF disparaîtra. Alors quand on me parle d’aménagement du territoire, j’ai envie de hurler à la foutaise. J’en ris jaune encore. J’arrête, je pars au quart de tour ce matin. Cela reste tout de même très préoccupant. Bonne journée.

Nous sommes repartis. Cabotte semblait pressée de quitter ces lieux. Encore une journée agréable avec un peu plus de dénivelé que la veille, mais cela reste une balade agréable.

Nous arrivons à Saint-Clément en début d’après midi. Il y avait pas mal d’herbe pour Cabotte. Je m’arrête près d’une maison. Une dame en sort. Elle m’offre un café. Elle me dit que je peux m’installer dans son champ. Une proposition qui tombe à pic. Le soir elle m’invite à manger chez elle.

La soirée fut riche en échanges. Elle ne souhaitait pas que je transcrive ce qu’elle m’avait confié de sa vie personnelle. Une vie professionnellement active et diversifiée dont elle en gardait de bons souvenirs. C’était une femme de caractère. Je n’en dirai pas plus ; je me dois de respecter son souhait d’anonymat.

Le lendemain matin j’ai eu droit à un super petit déjeuner. Elle m’avait préparé un panier avec du ravitaillement pour plusieurs jours. J’ai accepté. Je n’avais presque plus rien. Une leçon de générosité tombée du ciel, bénie des dieux, appréciée par le déambulant que je suis.

 

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