Navigation Menu+

Les pleutres ont peur pour leurs fémurs.

Le 09 Août 2019 Velars-sur-Ouche.

Au réveil, j’étais en pleine forme. Je commençais à bâter Cabotte lorsqu’est arrivé Claude avec un thermos de café, des fruits secs, un jus d’orange ; un peu plus tard ce fut, Christian le cycliste et Véronique sa femme avec une sorte de brioche. Moi qui en général ne prends qu’un café et quelques gâteaux secs, j’étais gâté. Il y avait une bonne ambiance. J’ai eu la surprise de voir que Claude et Christian ne se connaissaient pas avant ce jour, mais à les entendre ils avaient bien des choses en commun, à se raconter. J’espère qu’ils continuent à se voir. J’ai une petite pensée pour le jeune couple. Ce fut une belle soirée.
Véronique et Christian m’ont accompagné jusqu’à la sortie du village. Ensuite je me suis engagé dans une direction inappropriée. Je n’ai pas pu passer. Un chemin sans issue ! Nous avons fait demi-tour. J’ai dû improviser pour retrouver le sentier.

J’ai poursuivi par une belle balade, agréable et très physique. Nous sommes aguerris aux difficultés du terrain. Marcher devient un plaisir quotidien. L’esprit emprunte les chemins de la liberté. Que du bonheur.


Nous arrivons en début d’après-midi à Velars-sur-Ouche. Après autorisation de la mairie nous nous installons près de l’Ouche, une rivière tranquille en contrebas du village.

Le lieu était parfait pour passer une bonne nuit. Il y avait à proximité un immense parc bien arboré. J’étais dans des conditions idéales, j’en profitais pour aligner quelques mots. J’étais de plus en plus en retard pour mes écrits.


Vers neuf heures du soir, juste au-dessus, à trois cents mètres de nous, près d’un parking, il y avait un drôle de manège. Plusieurs voitures arrivaient de je ne sais où. En peu de temps un attroupement de personnes plus ou moins excitées commençait à se faire entendre à la ronde. Une fête se préparait autour d’un barbecue. La nuit allait être très agitée. Je le pressentais. Nous ne pouvions plus bouger de là où nous étions. C’était trop tard. Certes ils étaient loin, mais lorsque l’alcool imprègne tout le monde, il est fréquent que des débordements surviennent. Je craignais surtout pour Cabotte. Elle pouvait être la risée de quelques abrutis.
Je gardais un œil sur l’évolution de la situation. C’était de plus en plus bruyant. Ils parlaient forts, hurlaient, s’invectivaient, se provoquaient (surtout les mâles, il faut dire que quelques femelles hystériques traînaient dans le coin), se moquaient des uns et des autres, un vrai capharnaüm de rires échevelés, de cris déraisonnés, de poursuites sporadiques, etc. L’alcool coulait à flots. Dans ces conditions je ne pouvais pas dormir. Je devenais de plus en plus anxieux, nerveux. J’attendais le départ des voitures. Que tout se calme. Le premières voitures sont parties vers trois heures du matin. Enfin ! Ce n’était pas trop tôt. Je commençais à me décontracter. Jusque là rien d’anormal. Cabotte bougeait beaucoup. Elle était sur ses gardes. Elle veillait sur moi, et moi sur elle.
Tout paraissait s’estomper lorsque j’entends des voix assez proches de nous. Je sors de la tente bien décidé à élucider cette histoire. C’était préoccupant. Quelques personnes assez jeunes s’approchaient de Cabotte. Ils étaient quatre ou cinq. Ils se chamaillaient et se marraient pour un rien. Un brin ironique et railleur envers Cabotte.
– Eh ! Eh ! Un âne ! Putain un âne ! Je te dis que c’est un âne. Âne toi-même. T’y connais rien en âne.
Il a de grandes oreilles. Bonnet d’âne, comme toi. Espèce d’âne. Bourricot de derrière les fagots. T’es aussi con que lui. Voire plus. Je ne vois rien. Bougre d’âne, il fait nuit. Un âne peut cacher un autre âne. Bourré d’âne. Non, âne bourré, etc.
Ça ne volait pas bien haut. Je me devais de cesser cette insoutenable et ridicule scène. Je m’approchais de Cabotte et lui caressait l’encolure. Juste pour lui signifier que j’étais là pour l’aider. J’avais allumé ma lampe frontale pour mieux cerner la situation délicate dans laquelle je me trouvais. Il y avait face à moi, un jeune dégingandé ivre mort tanguant dangereusement au ralenti. Il puait un alcool macéré et déjà rance à cette heure-ci. Il ne cessait, avec le consentement de ses pairs (tous aussi bourrés, pas un n’avait une once de lucidité), d’ouvrir sa grande gueule d’abruti de première classe. Une vraie distillerie en pleine activité. Il se sentait fort comme investi d’une mission de boute en train. C’était super rigolo mais pas très respectueux.
– Il est à toi cet âne ?
– Elle s’appelle Cabotte. Une ânesse.
– Comment ? Calotte, Capote, Cageote, Biscotte, une fille sans culotte qui baise et crotte. Etc., les terminaisons en “otte” en veux-tu en voilà.
Crotte alors. J’avoue qu’il avait du vocabulaire et le sens du rythme, de la rime. Un vrai poète, je vous dis. Je les laisse délirer. Ils paraissaient plus cons qu’ils n’étaient méchants. Je cherchais un moyen de les écarter en douceur. Ils s’incrustaient à la longue. Il fallait en terminer avant que le jour se lève.
– Jeune homme, ma Cabotte certes elle crotte mais aussi elle botte.
– Eh les gars. Elle botte. Vous entendez, elle botte. Elle Botte la salope, sans culotte. Elle fait peur. Je tremble. J’en ai la tremblote. Rires délurés de cette bande d’innocents bons à rien. Je m’adresse alors au jeune homme très heureux des effets de son humour lourdingue, validé par ses tristes potes bourrés. Je dirige le faisceau de ma lampe frontale dans les yeux de cet Ostrogoth trop sûr de lui, pour l’être réellement.
– Tu sais, ou tu vas l’apprendre, d’une patte ajustée, la salope comme tu dis, va t’enfoncer les côtes jusqu’au cou. La glotte.
– La glotte !
– Oui la glotte. Il devait ignorer ce qu’était la glotte.
– Ecoutez les gars. J’ai peur. Je tremble, je tremblote. Regardez-moi. Je suis perdu. J’ai peur. Mes jambes ne me portent plus. J’en ai la chiasse. Je me chie dessus.
– Ne joue pas au fanfaron. À ta place je me méfierais, dernièrement elle a envoyé un pauvre type qui ne la respectait pas à hôpital. Vite fait bien fait.
– À l’hôpital !
– Oui à l’hôpital (c’est faux bien sûr) avec une fracture du fémur. Elle n’a frappé qu’une seule fois. Une fracture nette. Sans bavures. Simple, facile à consolider. Du bon boulot en la matière.
Ces propos alarmants ont mis du plomb dans les cervelles de nos joyeux lurons. Un âne est un âne. On ne rigole pas avec un âne. Il est imprévisible. Sauvage. Ils ont subitement pris conscience que la plaisanterie avait des limites. Ils ont fait demi-tour, à tâtons dans la nuit. Ils avaient des problèmes d’orientation. Ils s’en sortaient laborieusement, s’éparpillaient à la recherche du bon chemin. Le jeune homme me regardait incrédule. Les yeux exorbités, grands ouverts, il était devenu bien pâle. Méconnaissable. Transparent. Il avait perdu sa faconde en même temps que ses courageux potes.
– Regarde, son dos se raidit et ses postérieurs se contiennent ; à ta place je quitterai les lieux avant une détente dévastatrice. Je ne demanderai pas mon compte. Il y a urgence.
– Monsieur, Monsieur, retenez-la. Je m’en vais. Excusez-moi. Il me vouvoyait maintenant. Comme par enchantement. Comme si le vouvoiement atténuait son manque de savoir vivre. Il s’élança sans attendre en gueulant comme un veau à la poursuite de ses camarades égarés dans la nuit. C’était très drôle comme dénouement. Une véritable débandade de pleutres.
Je me retourne vers Cabotte. Elle était hilare à se rouler par terre. J’aime la voir ainsi. Libérée.
Je lui demande.
– Ils ont eu chaud n’est-ce-pas ?
– Sûr qu’ils ont eu chaud. J’étais à deux sabots de leur botter le cul. À les catapulter en orbite pour un voyage sans retour sur terre.
– Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
– Pourquoi ! Vous devriez le savoir ô mon bon Maître. J’attendais votre aval pour les réduire en miettes.
– Heureusement que tu ne l’as pas fait. Tu aurais réalisé un Strike.
– Un quoi ?
– Un Strike. D’un coup de sabot, et ils auraient tous volés en éclats. Comme au bowling. Une seule boule suffit pour que toutes les quilles tombent dans un bref et sinistre fracas de corps entremêlés avant de disparaître dans la nuit de la fosse.
– Je n’aurais pas eu trop de mal. Ils faisaient peine à voir. Ils tenaient à peine debout. Que Dieu bénisse les siens. Pardonne.
– Si Dieu pardonne, nous aussi. N’est-ce-pas ma belle Cabotte?
– C’est enfin terminé. Passons à autre chose. Dans une heure le jour va se lever.

Rédiger un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *