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La fille aux courgettes

Le 30 Mai 2019 St Pierre-en-Chartreuse.


Un restaurateur me dit que je peux m’installer un peu plus bas dans une aire de loisirs. Personne ne me dira rien. Il y a déjà une tente.
Je n’ai plus d’eau pour moi. À la première maison je m’arrête pour en demander. Une jeune femme en sort. Elle me demande ce que je fais et pourquoi je le fais. Je lui explique rapidement mon histoire. Elle m’invite à boire une bière. J’accepte. Nous parlons de plein de choses. Elle est fleuriste sur Grenoble et fait tous les jours plus de trois quart d’heure de route pour aller travailler. Arrive une colocataire. Elle travaille dans la restauration pour payer ses études d’herboriste. Les herboristes ne peuvent exercer comme ils veulent. Leur diplôme n’est pas reconnu. Les lobbies des laboratoires pharmaceutiques et celui des pharmaciens ne sont pas prêts à le reconnaitre. Ils seraient en concurrence d’une certaine façon. Ce qui n’est pas souhaitable pour eux. La formation et le diplôme d’herboriste ont été supprimés sous le régime de Vichy en 1941 et jamais rétablis depuis. C’est bien dommage. Tout un savoir de plantes médicinales locales va disparaître si on n’y remet pas de l’ordre. Sauf pour les charlatans qui pullulent en médecine parallèle. Pour les plus sérieux ils ont suivi, au mieux, une formation de quelques semaines. Un désastre de connaissance. Une improvisation dangereuse. On confond l’accès à l’information générale à la formation approfondie dans une discipline. Internet a pris le relais avec plus ou moins de crédibilité. Une foireuse affaire.
De nos jours la colocation est nécessaire pour un jeune. Le budget est si important qu’il représente pour certains plus de la moitié de leur salaire. Une ruine même en milieu rural. Elles se sont fabriquées tous leurs meubles avec des matériaux de récupération. Elles font ainsi des économies. La pièce où nous sommes est très bien agencée. Elles sont douées. Elles accueillaient ce week-end une troisième personne pour équilibrer leur budget. Je leur laisse mes bouquins pour qu’elles puissent apprécier ou pas ce que j’écris.
Je m’installe près d’un torrent impétueux et nerveux. Il fait chaud, je donne à boire de l’eau du torrent à Cabotte. Elle n’en veut pas. Trop froide pour la demoiselle.
Je mange assez tôt et me couche dès que le soleil disparait. Comme les poules. Je voulais récupérer mes bouquins avant de me coucher. Alors je remonte chez la jeune femme quand je l’aperçois à mi-chemin avec ceux-ci.
– Je ne t’avais pas oublié. Excuse-moi. Je me suis assoupie en fin d’après-midi. Viens à la maison je vais bien t’offrir un verre de quelque chose.
Nous finissons une bouteille de vin de noix. Elle m’invite à manger. Trop tard c’est fait. Elle insiste plusieurs fois. Elle a des courgettes. Elle a faim mais elle tarde à les cuisiner. Elle n’a pas la tête à les cuisiner. Ça se voit. Au bout d’un moment elle me donne envie de manger des courgettes. J’adore les courgettes. J’en mangerais tous les jours. Depuis trois mois, je n’en ai pas vu une seule. Alors je dois me décider. En plus je sais les cuisiner.
– Ecoute, je mange avec toi si je les cuisine.
Elle a de l’ail et du curry. Parfait. Plus une bonne poêle et de l’huile d’olive. Parfait. Une cuisinière qui fonctionne bien. Parfait. C’est parti.
Tout en appréciant ma poêlée de courgettes nous continuons de parler. J’apprends que la fleuriste a étudié pendant plusieurs années l’anthropologie à l’université de Lyon.
– L’université c’est bien gentil, mais ça ne nourrit que très peu d’élus. J’ai bien rempli ma tête de concepts et de théories fumeuses mais j’ai besoin de concret. J’ai besoin de toucher. D’expérimenter. J’adore les plantes. Fleuriste pour l’instant m’aide à avoir un salaire pour pallier mes besoins immédiats. Mais le projet avec ma colocataire et amie est de mettre en place ici un jardin aromatique. Le propriétaire est d’accord. Nous avons le terrain suffisant. À nous deux nous devrions y arriver. Elle et moi nous entendons à merveille et avons des compétences complémentaires. Il n’y a pas de souci entre nous.
Elles sont très motivées. Je me souviens maintenant. Quand elle a ouvert son portail, elle venait de cueillir dans son jardin un bouquet de fleurs sauvages. Ce détail présage, je l’espère, la concrétisation de leur projet.
Elle qui en vendait, préférait celles de chez-elle. De devant sa porte.

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