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La bergerie.

Le 03 Avril 2019 À cinq ou six kilomètres d’Anglès.

Nous sommes donc partis sous la pluie. La tente était trempée. Il me fallait trouver un abri en dur pour la nuit. Je recherche un hébergement sur Anglès. Impossible de trouver un emplacement pour Cabotte.
Je poursuis mon chemin. Une personne m’avait indiqué un abri confortable construit par des chasseurs à quelques kilomètres d’Anglès. Il se met à neiger, une neige fondue assez dense. Mais aucun abri en vue. Déjà plus deux heures que nous marchons en silence dans la tourmente. Il fait de plus en plus froid. Nous sommes entre 700 et 800 mètres d’altitude.


Je me dis que je n’ai pas repéré l’abri. Je commence à douter. J’aperçois un grand hangar avec une voiture devant. Il y a quelqu’un. Enfin !
À notre approche un homme en sort. Il est très étonné de nous voir là. Je lui explique la situation. Il nous offre la bergerie pour la nuit. Là au moins vous aurez chaud, nous dit-il en souriant. Le hangar à foin est assez grand pour vous deux. Effectivement il faisait bon. Le propriétaire donnait du foin à ses brebis. Il y en avait environ deux cents. Un bel élevage dont il était fier. Il produisait du lait pour le fromage Certaines brebis avaient mis bas et quelques agneaux étaient à part pour le sevrage dans un grand espace jouxtant celui des mères.
C’était une cacophonie innommable. Les mères appelaient les petits et inversement. Les sons se croisaient, se décroisaient, s’arrêtaient brutalement puis reprenaient de plus belle. Il y avait là pêle-mêle, du basson désespéré, du saxo déglingué et énervé, du trombone esseulé ; des bruits de fonds incohérents et des dérapages sonores en désordre. Un vrai concert de pattes cassées et de cœurs brisés.
Cabotte excédée se mit à braire avec une telle puissance et longueur d’âme que le silence se fit entendre. Un court moment. Juste le temps de la surprise. Hélas ! Le tintamarre reprit de plus belle.
Puis vint la nuit. Assez rapidement d’ailleurs. Les brebis repues et les agneaux fatigués se sont apaisés. Comme par soumission au temps.
Cabotte s’adressa à moi.
– Pourquoi tout ce bruit ? Elles sont dingues ces brebis.
– Chaque fois que l’éleveur ou le berger vient leur donner à manger, c’est bien souvent la fête. Elles l’attendent avec impatience. Elles ont faim et connaissent l’heure des repas. Elles se battent parfois pour un brin de foin. De plus les agneaux sont isolés de leur mère. Ils pleurent leur mère. C’est bien normal d’appeler celle qui vous a donné son lait. C’est comme cela chaque année chez les ovins.
Cabotte suspendue par une longue réflexion reprit notre conversation.
– Moi je n’ai pas eu de mère. Je m’en souviendrais.
– Bien sûr que tu as eu une mère. Comme tous les mammifères que nous sommes. Sans mère point de vie animale sur terre. C’est comme cela la vie d’ici-bas.
– Je ne m’en souviens pas. Vraiment pas.
– Tu as dû quitter ta mère très tôt. C’est pour cela que tu ne t’en souviens pas.
– Elle m’a abandonnée, alors ?
– Rares sont les mères qui abandonnent leurs progénitures. Si elles le font c’est qu’elles y sont obligées d’une façon ou d’une autre. L’abandon est une chose compliquée chez ceux qui le subissent. Il est préférable de l’oublier pour vivre sa propre vie.
– J’aurais tant voulu connaître ma mère.
– Je te comprends. Ton maître est là, il guide tes pas sur le chemin de la vie.
– C’est bien d’avoir un maître comme toi. Mais j’aurais aimé connaître ma mère.
Ainsi se termina notre conversation comme elle avait commencé d’une façon spontanée et naturelle.

Je me suis construit un lit avec des bottes de foin. Un vrai confort. Cabotte était à quelques encablures et je veillais sur elle. Elle aussi veillait sur moi. De temps en temps elle levait la tête vers moi pour constater ma présence. Je l’entendais bouger et manger avec appétit le bon foin et l’avoine que lui avait donné le propriétaire. Une nuit bénéfique.

Le lendemain le fils du propriétaire m’a apporté du café, des yaourts, des gâteaux maison. Une belle attention pour un début de journée particulièrement froid. Moins un degré ; de la neige gelée couvrait les champs alentours.

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