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Fin août, une chaleur suffocante !

Les 23, 24 et 25 Août 2019 Luzy.

Je quitte Larochemillay après avoir été invité à un petit déjeuner par Anne et Patrick. Ce sont deux artistes installés dans le village depuis quelques années. Elle est musicienne (flûte à bec), concertiste en musique baroque et enseignante ; quant à Patrick, il est comédien professionnel, auteur, metteur en scène et coach. Un multicarte. Je commence la journée en trombe, de bon matin en abordant avec eux la culture littéraire. Son rôle, sa spécificité, sa place dans une société de l’image… et du prémâché où l’on subit plus qu’on imagine en scénarisant à travers nos propres émotions et vécus. Nous sommes là dans une interprétation livresque. En plus du vocabulaire à décrypter… C’est long et épuisant de lire. Il faut s’accrocher à l’histoire. Un effort soutenu au fil des pages. Suivre une série télé, un match de foot vautré lamentablement sur un canapé, une bière à la main, est bien plus facile. Non ?
L’heure tourne rapidement. Je m’impose une certaine discipline pour ne pas partir trop tard. Il est plus de neuf heures trente ! C’est limite. Cabotte s’impatiente, elle pousse un braiement à réveiller les morts du cimetière. J’étais en bonne compagnie. Je serais bien resté plus longtemps à échanger avec ce couple fort intéressant. C’est très fréquent ce genre de situation. Je dois rejoindre la ville de Luzy.

À quelques kilomètres de cette ville, dans une espèce de zone pavillonnaire, je demande de l’eau à un homme, il fait chaud, le soleil est à son zénith. Au début, Christian semble assez méfiant, mais très rapidement, au fil de nos échanges, il se décontracte. Me voilà, en deux temps trois mouvements, attablé à son balcon en train de casser une croûte : du pâté, fromage, fruits et pour couronner le tout une bouteille de vin rouge. Je le laisse parler. En un temps record, le temps de manger, il me parle de sa vie professionnelle exercée dans une multinationale des assurances dont je ne citerai pas le nom. Il y avait vécu une épopée, dans le sens où il avait vu son groupe s’implanter dans plusieurs pays du monde. Un développement exponentiel régulier. Un empire. Il y avait participé à son niveau. Il possédait ce que l’on appelle une culture d’entreprise. Il en était très fier. Cet homme avait été heureux à son travail. Son visage expressif est convaincant. Il faut le signaler pour ceux qui en douteraient. Ça existe vraiment… Je l’ai rencontré.
Je repars sous le soleil, le cerveau légèrement embrouillé (le vin) et le corps douloureux à remettre en route. La fatigue m’est tombée dessus d’un coup. Me relever fut laborieux. Il me faut bien un quart d’heure pour me sentir à peu près bien.


Enfin Luzy. Nous remontons une des rues principales. Il y avait un peu partout des parapluies ouverts de toutes les couleurs accrochés sur les façades des maisons à plusieurs niveaux. Une fête se préparait. Nous étions vendredi. Nous croisons un groupe de personnes affairé à vérifier le bon ordre des aménagements de la rue. Une inspection. C’était une délégation de la mairie. La mairesse vint vers nous d’un pas décidé. Elle semblait très pressée et préoccupée.
– Qu’est-ce qui vous amène dans notre bonne et accueillante commune de Luzy ? Elle me pose la question par pur réflexe de bienvenue, sans vouloir vraiment en savoir plus. Elle se devait faire un geste, certes il n’y avait pas d’obligations, envers cet errant singulier. Je l’ai ressenti ainsi. Sans hésiter, je lui annonce mon désir de rester ici. Elle réfléchit un instant puis m’annonce.
– J’ai la bonne personne. Elle habite à quelques pas d’ici. Allez la voir de ma part. Si ce n’est pas possible revenez me voir à la mairie. Vous verrez Luzy est une terre d’accueil. Vous avez de la chance, ce week-end, c’est la fête du comice agricole de Luzy.


Je me présente chez Lucien. Il est surpris de nous voir. Il possède un vaste jardin en friche situé à l’extérieur du centre ville. Nous y allons. L’endroit fera l’affaire malgré le fouillis végétal ; herbes hautes et sèches, arbrisseaux et ronces. Il y avait à manger et de l’eau à proximité pour Cabotte. Elle n’est guère difficile. J’ai trouvé un endroit dégagé pour la tente.
Une fois installé je me laisse aller à ne rien faire. Lucien est venu pour s’assurer que tout allait bien. Ensuite, nous sommes partis boire un demi dans un café associatif. Il se livre un peu, à dose homéopathique. C’est le genre de personne qui pose rarement de questions, mais qui répond aux vôtres avec parcimonie en plaçant si possible le mot juste dans la ligne directive de la pensée en cours. Il est sous contrôle. Prudent. Il faut me méfier de mes interprétations. Nous ne faisons, que cela n’en déplaise à certains communicants chevronnés, qu’interpréter ce que nous voyons et entendons selon notre bon vouloir.
Je lui demande si je peux rester le week-end. Je devais m’occuper des sabots de Cabotte, faire des courses, tirer de l’argent, remettre de l’ordre dans mes affaires. La chaleur était redevenue insupportable. J’avais besoin d’ombre et de repos. Ce lieu était idéal, j’avais tout sur place. Il accepta.
Le lendemain matin nous sommes partis à pied au comice agricole à trois quart d’heure de Luzy sur le site de Montarmin en plein champ. Il faisait une chaleur insupportable. Il y avait peu bétail, je ne m’y suis pas vraiment intéressé. J’ai regardé le concours de labour. Tout un art de précision et de technique. Tout est calculé, la rectitude et la profondeur du sillon, la maîtrise du tracteur, le temps imparti, rien n’est laissé au hasard. Le résultat est bluffant de régularité.
Je suis ensuite attiré par un attroupement de véhicules bizarres, rangés en épi en bordure d’un champ. Nous nous y rendons. Et là, surprise ! Les voitures sont coupées en deux. Véridique. Il ne restait plus que l’avant et l’habitacle du chauffeur. Cette demi-portion motorisée reposait à l’arrière sur deux roulettes ridicules. C’était à mourir de rire. Je me dirige vers un groupe de personnes au chevet d’une de ces créatures délabrées.
– Ça roule ces bestioles-là ? Je n’en ai jamais vues de pareilles.
Le propriétaire lève la tête (il avait le nez dans le moteur à trifouiller le carburateur) et se met à rire.
– Bien sûr que ça roule. Qu’est-ce vous croyez ? Elles ne sont pas très jeunes. Années 80-90 toutes marques confondues. De vieilles carcasses au rebut. La vitesse est très limitée, mais c’est suffisant pour s’amuser entre potes. On ne se prend pas au sérieux. Il n’y a pas de course officielle. Nous sommes libres. C’est juste pour se fendre la gueule et passer du bon temps. Vous savez comment on appelle ces bagnoles ?
– Je ne sais pas moi. Attendez. Des… comment dirais-je, des Culs-de jatte.
– Bien vu, mais ce n’est pas ça. Désolé. C’est presque trouvé à un poil du cul près. Ce sont des Traîne-culs. Si vous attendez un peu, nous allons effectuer quelques essais, juste pour nous mettre en condition de course.
Trois voitures sortent de leur parking improvisé et se dirigent vers la piste de terre, en plein champ, aménagée en une boucle de huit-cents mètres environ. Un départ, à la queue leu-leu dans un déchirement de moteurs broyés hurlant à la mort. Le tout dans des odeurs âcres d’embrayage frictionné à l’excès et d’huile brûlée. Un départ difficile, presque du sur place, pour atteindre une vitesse de pointe d’environ 40 km heure au bout de 100 mètres. Un nuage épais de poussière les enveloppe immédiatement. Au premier virage une voiture reste plantée sur le bas côté. De la fumée noire sortait du capot. Rien de bon. Les deux autres empoussiérées n’y voyaient plus rien. Même le premier n’était pas épargné. Ils avançaient à grand bruit, mais avec peu d’effets conséquents. Ils ramaient laborieusement à l’aveuglette. Ils sont revenus à leur parking respectif. Ils étaient souriants, pleins de poussière, un brin préoccupés par leur unique tour d’essai.
– Eh les gars ça craint, il va falloir mouiller la piste, trop de poussière, c’est l’enfer, il fait une chaleur à crever, il va falloir reporter les courses un peu plus tard dans l’après-midi.
Fabien et moi décidons de boire un demi et d’aller manger sous le chapiteau. Il était tôt, la chaleur et la poussière étaient insupportables. Après le repas vite avalé nous sommes rentrés. C’était mieux ainsi. Je ne verrai pas de courses de Traîne-culs. Dommage.
Le dimanche midi je suis invité à prendre une douche et à manger chez Fabien. Il me révèle alors qu’il est Belge, Bruxellois, informaticien et qu’il a décidé (c’est très récent) de vivre en France dans cette ville, plutôt grand village. Il a tout quitté pour venir s’installer ici. Son travail, ses proches, ses habitudes, etc. En premier temps, il s’occupe de sa maison et des travaux les plus urgents. Le reste se fera progressivement. Il n’est pas pressé. S’il est venu ici, c’est justement pour fuir le rythme effréné des grandes villes. Il sait aussi qu’il devra créer son entreprise. Il n’a pas le choix. Il fera ce qu’il sait faire depuis déjà bien longtemps. Mais autrement. Il lui faut trouver une idée innovante, apporter un plus à ce que les autres proposent. Il a quelques pistes. Il en vérifiera la faisabilité. Certes il souhaite travailler, mais normalement, juste ce qu’il faut pour vivre sans y laisser son âme. Il avait l’âge (un certain âge indéfinissable) et surtout la sagesse de voir venir. Il voulait tout simplement respirer calmement. Quoiqu’il arrive, même s’il devait s’absenter plusieurs jours, Luzy resterait son lieu ressource. Sa vie antérieure, il ne veut plus en entendre parler. Il l’a répété à plusieurs reprises. Certes il avait un salaire enviable. Est-ce suffisant pour être heureux ? Est-ce suffisant pour donner du sens à sa vie ? Il est tombé sous le charme de cette partie méridionale du Morvan. Il y trouve ce dont il a besoin. Un espace de verdure, un art de vivre, du lien social, une vie associative diversifiée et très active. La commune semblait avoir tout prévu pour éviter la désertification rurale en facilitant l’intégration des nouveaux arrivants comme lui. Elle sait les accueillir… Ceux-ci d’une certaine manière étaient les nouvelles forces vives de la commune.

En début d’après midi nous allons voir le défilé de chars tractés en majorité par des engins agricoles d’une certaine époque ; vintage pour faire dans la mouvance actuelle. Il y en avait une vingtaine représentant les associations locales, celles de Luzy et des villages voisins. Quelques chars égayés de fleurs multicolores avaient une certaine originalité et de la gueule. L’ambiance était plutôt bon enfant et joyeuse. Une musique de rue accompagnait le défilé. Il pleuvait de temps en temps des poignées de confettis. Nous les avons suivi jusqu’ à la place des halles, près de la rivière nommée Alène.

Nous avons assisté à un concert gratuit donné en plein air, c’est-à-dire en plein soleil. C’étaient des reprises connues des années 1980. Le groupe était dynamique et d’un bon niveau musical. La chanteuse essayait vainement de bouger les gens en les encourageant à se bouger le cul. À se rapprocher de la scène. Rien à faire. Tous restaient figés, collés à leur chaise à transpirer. Seule une poignée de téméraires dandinaient à grand peine. J’avais mal pour le groupe. Le temps devait être long pour eux. Terrible. Il se devait d’honorer une prestation payée. Ils jouaient pour eux, entre eux avec une certaine constance et connivence. Ils s’amusaient en réalité. Ça aide à tenir le choc. Si vous ne venez pas à nous, nous resterons entre nous. Je suis resté jusqu’à la fin.
Je suis vite rentré pour rejoindre ma douce Cabotte. Dès que j’arrivai celle-ci vint à ma rencontre et ne cessa de me donner des coups de tête, dans les côtes, les épaules, le dos. Elle insistait. Je commençai à m’énerver. Je lui hurlai.
– Arrête Cabotte. Qu’est-ce qui t’arrive. Pourquoi tu me bouscules ainsi. Tu me fais mal. Tu n’en as pas marre de me secouer comme un prunier ?
– Enfin tu daignes t’intéresser à moi. Il était temps.
– Cabotte tu sais très bien que je t’aime.
– Oui je sais, mais des fois j’ai l’impression que tu me négliges un peu.
– Qu’as-tu à me dire de si important ?
– Regarde dans le pré. Tu vois ce que vois. C’est bizarre ces deux boules de laine sur sabots. Je n’en ai jamais croisées. C’est quoi ces deux énergumènes qui ne cessent de m’épier ?
– Des lamas.
– Des lamas ! D’où viennent-ils ?
– D’Amérique du sud. Du Pérou par exemple.
– Qu’est-ce qu’ils foutent là dans ce pré ?
– Ma douce Cabotte, je n’en sais rien. Ce doit être le fait de la libre circulation des animaux sur tous les continents.
– Une forme de mondialisation des échanges.
– C’est bien trouvé ma Cabotte. De nos jours, on trouve de tout partout.
Cabotte resta un moment silencieuse comme si elle n’était pas satisfaite du dénouement de cette conversation. Ensuite elle est partie se chercher de l’herbe à brouter. Elle avait mieux à faire.

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