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Chez les évangélistes.

06 Juillet 2019 Villars-lès-Blamont.

Nous sommes arrivés à Villars-lès-Blamont. Nous errions dans le village comme deux vagabonds à la recherche d’un toit. Un homme vint à notre rencontre. Il nous dit qu’une famille serait prête à nous accueillir.
– Il vous faut traverser la frontière Suisse. C’est dans une ancienne scierie. C’est facile à trouver. C’est à l’autre bout du village.
Nous nous y rendons. Le temps est à l’orage. Il peut pleuvoir à tout moment. Il faut accélérer le pas. Cabotte racle des sabots. Râle en silence. C’est sa façon de me montrer son mécontentement à tourner en rond sans résultat. Elle déteste les demi-tours. Que ça la rassure. Moi aussi.
– Cabotte accélère le pas, s’il-te-plait, nous avons encore à marcher avant d’arriver à la scierie.
– J’en ai marre de tourner dans tous les sens. Je suis fatiguée.
– Cabotte un petit effort. Juste quelques pas encore.
Nous passons devant une guérite de douane vide. C’est une sorte de boîte placée, isolée comme un jouet en bois sur le bord du trottoir. C’est surprenant comme décor. On se demande ce qu’elle fait là. On touche là au ridicule. Mais le ridicule ne tue pas. Au contraire il renforce l’idée de ce que sont les frontières de nos jours. Ici franchissable comme une lettre à la poste.
Nous voilà enfin à la scierie. Les propriétaires sont absents. Il commence à pleuvoir. Nous nous abritons sous l’avant toit de la scierie. Nous allons ainsi les attendre. Il faut de la patience. C’est une partie non négligeable de notre périple. Si tu ne l’es pas en temps normal. Ici tu l’apprends. Sinon tu restes chez toi.
Une voiture arrive enfin, vient se garer devant la maison d’habitation. En sort un couple à la retraite. L’homme vint vers moi. Et quel homme. Une stature imposante d’un bucheron aux mains aussi larges que des spatules. Son regard respirait la bienveillance et la douceur. Un type engageant et certainement protecteur. C’est ce qui se dégage de cet homme.
Les machines de la scierie ne tournaient presque plus. C’est triste une scierie sans activités. Je réussis à trouver un endroit acceptable pour déposer nos affaires. Après avoir longuement réfléchi je décide de dormir dans une sorte de remise où il y avait du foin et des clapiers à lapins à proximité. Je m’aménage une litière épaisse et souple pour la nuit. Un luxe de confort. L’endroit est très aéré, juste suffisant pour se protéger du vent et de la pluie. C’est bien mieux que dans la scierie où la poussière semble toujours en suspension dans l’air. Il a cessé de pleuvoir. Ce n’était qu’une averse spontanée. Rien de bien méchant.
Le soir je suis invité à manger avec eux. Leur fils Sébastien est venu nous rejoindre. Juste avant le repas ils me disent qu’ils sont évangélistes pratiquants et assidus. Simon me propose un bénédicité comme ils ont l’habitude de le faire quotidiennement avant chaque repas.
– Je suis chez vous votre invité. Vous ne devez pas changer vos habitues. Faîtes. Ne vous souciez pas de moi.
Le voilà qui joint les mains et commence le bénédicité avec une certaine gravité comme pour marquer cet instant d’une importance capitale.
« Bénissez-nous, Seigneur, bénissez ce repas et ceux qui l’ont préparé et procurez du pain à ceux qui n’en ont pas. Merci pour cette table bien préparée »
Je ne suis pas certain de la fin de la formule. Elle peut changer selon les circonstances.
Je dois dire que dans ce contexte cette prière prend toute sa dimension solennelle Je prends alors conscience de la chance que j’ai. À la fin je ne sais pas si je dois me signer. Je le fais par réflexe en souvenir de l’enfant de chœur que j’ai été pendant quelques années. Je ne crois pas qu’ils se soient signés. J’ai un doute là-dessus. Ce n’est peut être pas prévu chez les évangélistes… Je n’en sais rien en réalité. Il y a des subtilités entre les religions qui m’échappent. Tout devrait être si simple pour accéder à Dieu sans se triturer l’esprit.
– Vous êtes croyant ? me demanda-t-il.
– Pas vraiment. Je suis catholique par transmission culturelle directe si j’ose dire. Je n’ai rien demandé à personne. Je respecte ceux (catholiques, protestants, musulmans, etc.) qui le sont lorsqu’ils sont en phase, en harmonie avec eux-mêmes et les textes de paix et de partage qu’ils préconisent. De la parole à l’acte en quelque sorte. Je demande à voir et à vérifier.
– C’est déjà pas mal. Nous les évangélistes nous prônons ce que vous venez de dire. Nous formons une véritable communauté d’entraide. Nos offices sont joyeux et plein d’entrain et de joie de vivre.
– Je ne pourrais pas dire la même chose des catholiques. Ils ne se sont guère renouvelés depuis des lustres. Ils racontent toujours les mêmes histoires avec monotonie mais apparemment avec dévotion et ferveur. J’espère pour eux. Trop sérieux à mon goût. Les messes manquent d’ambiance pour être crédibles. Les sermons sont moralistes, culpabilisants et d’empathie douteuse. Ils ne donnent rien d’eux-mêmes. Ils viennent se nourrir et se remplir de la bonne parole de Dieu puis rentrent chez eux heureux d’avoir accompli leur devoir. C’est ce que je ressens. Je dois avouer que je ne vais à l’église que pour les enterrements et les mariages. C’est très restrictif comme référence. Je m’y ennuie vraiment. C’est tout. Il parait qu’ils ont fait des progrès. Il était temps. Je les trouve bien crispés nos catholiques.
Bien sûr nous devisons de religion mais pas uniquement. Nous abordons des sujets de société en toute simplicité et respect. Personne ne cherche à convaincre l’autre par des arguments irréfutables. La religion était en toile de fond mais libre d’accès. À maintes reprises elle était au second plan, absente de nos analyses contradictoires. Comme toute discussion normale. C’était très agréable. Une singulière soirée pour un agnostique.
En fin de soirée Sébastien me dit. « Dieu est en chacun de nous. Tu ne le sais pas mais il est en toi, écoute le, écoute cette voix, elle est en toi ». J’écoute cette voix en moi. Effectivement j’en ai une ! Depuis de nombreuses années. Je ne savais pas que ça pouvait être Dieu… Pourquoi pas !
J’avoue que cette révélation était très inattendue pour moi. Unique. J’ai pu ainsi aller me coucher serein et en paix. Dieu m’accompagnait.
Vers trois du matin un coup de vent terrible a ébranlé la remise et déchiré une toile qui protégeait un des côtés de mon abri. La pluie vint s’en mêler avec virulence. Elle dégoulinait du toit en tôle pour ne former qu’un rideau d’eau. Le vent soufflait en tourbillonnant et me projetait des éclats de pluie. De plus l’orage tonnait avec violence un peu partout dans les environs. Les éclairs incessants zébraient le ciel. On y voyait comme en plein jour. J’ai pu ainsi voir passer deux tôles arrachées de je ne sais où. Ce qui est impressionnant c’est le bruit incessant de la pluie frappant les tôles, du vent se déchirant sur chaque obstacle et des coups de tonnerre traversant le ciel en une longue et terrible colère. Nous étions en pleine guerre céleste.
Je commençais à prendre l’eau. Je me rapprochais des clapiers à lapins. Ces derniers aussi étaient nerveux. Ils ne cessaient de bouger dans leur abri. Patiemment j’ai attendu la fin de la tempête. Pourvu que le toit tienne le coup. Au bout d’une heure environ la pluie cessa. Les orages claquaient encore au loin. C’était fini. Je me suis levé pour aller voir Cabotte. Elle était tout contre une haie ; immobile et stoïque, le dos tendu et dur comme une poutre en béton. Ainsi elle avait attendu la fin de la tempête. Elle était trempée de la tête aux sabots.
– Tu as été forte ma Cabotte. Très forte.
Elle ne m’a pas répondu. Elle paraissait encore très concentrée dans sa bulle de protection. Je suis allé me recoucher près de mes compagnons d’infortune, les lapins. J’étais rassuré. J’ai réussi en m’endormir. La tempête n’était plus qu’un mauvais passage.
Au réveil une belle journée s’annonçait. L’air était frais, purifié comme débarrassé de ses moiteurs estivales. Je me dirige vers la scierie tranquillement, l’esprit léger. Et là ! Surprise ! Loin d’imaginer le désastre. Le vent s’étant engouffré dans la scierie avait soulevé un mélange de poussière et de sciure pour ensuite se redéposer entre autres sur toutes mes affaires. Il y en avait partout. Je m’assois. Je suis dépité. Un travail titanesque m’attend pour épousseter avec une brosse aux poils souples le matériel de Cabotte, les sacoches et leurs contenus. Je prends sur moi. Je ne peste pas. Je n’en veux à personne. J’y vais progressivement et méthodiquement, tout doit être en état comme avant. Une heure trente de boulot pour un résultat à peu près satisfaisant. Il reste toujours un peu de poussière dans les recoins de mes bagages.
Simon vient me chercher pour le petit-déjeuner. Celui-ci je l’ai apprécié avec délectation. Je me sens en forme olympique. J’ai déjà oublié les désagréments de la nuit. Je suis debout depuis cinq heures et demie.
Avant de partir Simon me dit.
– Cette nuit j’ai prié pour qu’il ne grêle pas. Il n’a pas grêlé. Dieu est avec nous.
Marie-Noëlle sa femme, m’a fait cuire 6 œufs durs, confectionné un super casse-croûte bien garni et donné des bananes. Je n’avais plus de place dans mon sac. J’en avais suffisamment pour la journée. J’étais comblé.
Que Dieu les gardent ainsi. Eux qui croient tant en Lui. Je suis touché par tant de générosité. C’est là pour moi l’essentiel à retenir. Un état de grâce.

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