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Celui qui aime les arbres ne peut être fondamentalement mauvais.

Le 31 Août 2019 Saligny-sur-Roudon.

Je décide d’aller au gite d’Isabelle, chez la personne qui m’a invité la veille à Diou. Je l’appelle en fin de matinée pour lui confirmer notre venue. Cabotte semblait très heureuse et insouciante, une belle journée en perspective. Rien de particulier à l’horizon.

Le gite, certainement un corps de ferme rénové, est perdu en plein milieu des champs, d’ailleurs il se nomme la Tuilerie – les Champs du Possible. Rien que le nom m’inspire. Rien de plus encourageant, de plus intriguant ; les gens qui habitent là n’ont pas choisi ce lieu par hasard. Une vraie motivation les a amenés à échouer au bout du monde…
Isabelle m’accueille dans son ilot de verdure constitué d’une poignée d’arbres et de fraîcheur végétale. Tout de suite je m’y sens bien. Nous parquons Cabotte avec deux autres congénères dans un pré voisin. Elle ne sera pas seule cette nuit. Je remarque qu’elle ne semble pas très préoccupée par la présence des deux ânesses. Elles se respectent en se tenant à distance. C’est bien normal l’acclimatation est nécessaire. En général pas de souci avec Cabotte, sauf si un mâle traine dans le coin. Elle peut péter un câble, c’est certainement une histoire de phéromones qui la rend dingue! Un truc dans ce genre. Là rien à craindre.

J’entre dans le gîte, Isabelle m’offre un café ; pendant qu’elle s’affaire à de multiples tâches inhérentes à la gestion d’un gîte, entre autres la lessive, nous discutons tranquillement des tenants et aboutissements de mon projet. Cela nous conduisit à porter une analyse critique du monde dans lequel nous vivons. Un monde effréné, cupide, irrespectueux tournant à l’envers où de plus en plus l’humain cherchait à trouver du sens à sa vie : la clé de toute une existence. Un luxe. Alors que nous débattions de ce constat alarmant est arrivée sa fille, Camille. Tout de suite, elle s’est insérée dans nos échanges en donnant ses avis, ses expériences, ses ressentis, ses souhaits, ses illusions. Sa mère s’est, au bout d’un moment, retirée progressivement, nous laissant ainsi déblatérer à l’envi et sans retenues.
J’ai vite perçu que Camille était une chouette jeune femme ayant une envie féroce de vivre, une vie en adéquation avec ses idées et sa vision du monde. Un immense chantier en cours. Elle était ingénieur en foresterie urbaine et aménagement du territoire. Un diplôme récent, ô combien parlant, bien en phase avec la nécessité de reverdir des zones perturbées par l’activité délirante et gargantuesque des hommes. Même dans nos campagnes. Un défi à relever pour Camille. Elle fut embauchée pour cela. Très enthousiaste au début, elle allait pouvoir mettre en place ce quelle avait appris à l’école. Un travail d’équipe. Mais rapidement elle s’aperçut que les politiques, les gens de pouvoir en général n’en faisait pas une priorité. Ce qu’elle pouvait leur proposer ne servait pas à grand chose. Ce n’était plus d’actualité. Une lubie, un effet de mode et de style. Ce fut pour elle une grande déception. Elle se sentait inutile, incomprise, peu soutenue, démunie face à l’immobilisme des décideurs. Elle perdait confiance en elle. Elle se fragilisait. À quoi servait-elle ? Où allait-elle ? Que fera-t-elle ? À ces questions ; point de réponses définitives. Elle ferraillait pour sortir du marasme dans lequel elle se trouvait. L’idéal s’effilochait ; au fil du temps s’installait un doute pernicieux. Elle était sincère et honnête ; deux qualités exigeantes pas très adaptées dans une société où l’esbroufe, le paraître et l’individualisme zélé semblent être les valeurs sûres et appréciées du moment. Elle devait se reconquérir. Une opération longue, délicate, demandant de l’énergie, de l’abnégation, du discernement et une lueur d’espoir gesticulante au bout du tunnel. Je comprenais sa situation, mais ne pouvais me mettre à sa place. Je me hasardais à lui dire.
– Camille, je suis sûr que tu vas trouver une solution ; il y a en toi les ressources nécessaires pour que tu puisses accéder à un équilibre salutaire. Reste comme tu es, ne te trahis pas, prends la vie comme elle vient, accorde lui de la valeur, donne lui du sens, adapte-toi, le monde est en pleine mutation ; tu y trouveras ta place. Les métamorphoses sont toujours douloureuses mais nécessaires. Tu es forte mais tu ne le sais pas. Fais-toi confiance. Aie confiance en l’avenir. Voilà le maître mot de toute existence.
Je savais que fondamentalement je ne lui apprenais rien. Elle était trop lucide. Intelligente. Je me devais de l’encourager à sortir de l’ornière. C’est tout ce que je pouvais faire. L’horizon n’est pas une barrière et le ciel reste un champ de possibles. Ce lieu est un espoir. Voilà ce qui est encourageant en ce bas monde.
Je suis invité à dormir dans le gite. Camille me prépare la chambre. Une douche, un bon matelas, des draps tendus et propres, une bonne odeur… Rien que d’y penser, je m’imaginais déjà dans les bras de Morphée.
Le soir nous nous retrouvons à l’extérieur autour d’une grande tablée. Se sont joints à nous les clients du gite. Il y avait en premier temps Sabine, médecin urgentiste au SAMU d’une ville dont je n’ai pas retenu le nom et une de ses amies, Yolaine, elle aussi dans le milieu médical. Elles étaient là parce que le lendemain elles allaient au parc d’attraction du Pal à quelques kilomètres d’ici à Dompierre sur Besbre en pleine campagne. Chaque année, sur un week-end, elles s’offraient une bonne dose d’adrénaline. C’était leur défouloir annuel. Elles en connaissaient un rayon, puisqu’elles changeaient d’endroit tous les ans. Un peu plus tard est arrivée un couple d’Allemands avec leurs enfants.
L’ambiance était chaleureuse, nous devisions gaiement et sereinement sur des sujets inattendus, à l’emporte-pièce avec humour, dérision et sincérité. Il faut dire que Michel notre Maître queue, nous avait concocté un bon repas arrosé d’un vin tout à fait adapté en ces circonstances. Un homme discret mais très efficace. On lui doit d’une certaine façon la joie d’être ensemble autour de cette table. La nourriture rassemble. Les Allemands s’accrochaient aux branches. Ils ne devaient pas comprendre grand-chose, malgré une traduction sommaire en Anglais de Camille. En ce qui me concerne, j’ai un niveau d’anglais équivalent à un gamin de maternelle, je ne pouvais donc pas communiquer. Tout cela pour dire que la connaissance d’une langue est essentielle pour se faire comprendre en voyage. L’anglais, qu’on le veuille ou non, est une langue passe-partout sur notre bonne planète de plus en plus rétrécie. Ces anglais que je déteste parce qu’entre autres ils nous battent trop souvent au rugby. C’est mon problème ! Je reconnais tout de même qu’ils sont bons. Je m’écarte du sujet.
Je ne sais pas comment c’est arrivé, à un moment donné, Camille est partie dans une sorte d’embardée lyrique en pestant contre ceux qui ne respectent rien. Elle aimait les arbres et les défendait de son mieux. C’était l’histoire dramatique de platanes centenaires que l’on devait achever car ils seraient atteints du chancre coloré. Une maladie typique du platane due à un champignon microscopique empêchant la sève de monter et d’irriguer l’ensemble de l’arbre. En très peu de temps ils meurent et il faut effectivement les couper. Les arbres en question étaient sains, Camille ne cessait de le clamer à qui voulait bien l’entendre. Rien à faire, ils étaient malades, creux et dangereux ; les arguments ne manquaient pas pour les abattre. Un jour elle constate que tous les platanes sont abattus. Ils étaient tout sauf malade. Elle en voulait en particulier au maire et à ses conseillers (subissant plus qu’ils ne conseillent en réalité) qui avaient cédé aux injonctions et aux menaces d’un homme influent dans le village en question. L’intérêt immédiat et autoritaire d’une seule personne avait supplanté la sagesse collective. Elle était folle de rage. J’atteste ; abattre un arbre en pleine santé, gorgé de sève jusqu’aux extrémités des branches, de plus centenaire, s’apparente à un crime contre l’humanité. Un arbre a besoin de son vivant : de paix, de reconnaissance et de plus de respect. Comme tout ce qui est vivant d’ailleurs.
Ce fut une très belle soirée.

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