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Une belle leçon d’humanité.

Les 16, 17 et 18 Août 2019 Saint-Sernin-du-Bois.

Nous arrivons tranquillement sur les hauteurs de Saint-Sernin-du-Bois.

Je me ravitaille en eau chez une dame. J’en profite pour lui demander où je pourrais passer la nuit. Très rapidement elle me dit connaître une personne. Elle était sûre de son coup si j’ose dire. Elle l’appelle. J’ai l’autorisation d’y aller. La personne m’indique où se trouve sa maison et comment ouvrir le portail d’entrée. Où mettre Cabotte. Où m’installer. Où se trouvent les clés pour entrer dans la maison.
Tout en me dirigeant sur les lieux je me dis qu’encore une fois j’ai une chance royale. Comment quelqu’un qui ne me connait pas m’invite chez lui sans conditions ? Sans me poser de questions ? Sans savoir qui je suis. Elle savait peu de choses. Juste que j’étais en balade depuis six mois avec ma douce Cabotte. Rien d’autre. Sa voix au téléphone avait été enjouée, naturelle, pleine d’énergie ; elle me mettait étonnamment en confiance en peu de mots ! J’avais besoin de le ressentir pour accepter cette offre. C’était pourtant déstabilisant car peu commun, très surprenant, admirablement rare. Je me devais d’être à la hauteur. Je me demande si moi-même j’aurais été capable de donner les clés à quelqu’un sans l’avoir vu. Un étranger ma foi ! J’aurais, me connaissant, certainement refusé. Et bien elle l’a fait. Sans réfléchir. Chapeau. Il faut vraiment croire en l’humain. En l’extraterrestre fortuitement tombé du ciel. C’est très courageux, pensais-je. Elle n’avait rien à craindre en ce qui me concerne.


J’entre dans la propriété presque comme un intrus. Le portail ne me résiste pas longtemps. C’est un endroit magnifique. Une ancienne ferme retapée. Je mets Cabotte dans un grand champ et lui donne de l’eau. Je ne m’installe pas tout de suite. Je décide de faire une sieste sous un chêne. Il fait beau. Je ne suis pas pressé. Une bonne et grosse flegme me tombe dessus d’un coup. Sur la tête comme un drap venant du ciel. Un bon relâchement général s’ensuit. Tout va bien. Je m’endors comme un ange.
En fin d’après-midi j’appelle la dame comme il était prévu. Elle sera plus disponible pour me parler.
– C’est moi. La personne avec son ânesse Cabotte. Je suis chez-vous.
– Ah oui, j’avais oublié. Excusez-moi. J’y suis. Avez-vous trouvé les clés dans le tiroir de la remise ?
– Oui sans problème.
– Vous pouvez rester plusieurs jours si vous le souhaitez. Mon mari et moi avons l’habitude d’avoir du monde à la maison. Nous ne rentrerons que dimanche dans l’après-midi.
– Ce n’est pas de refus (j’ai saisi la perche tendue). J’ai plusieurs jours d’avance sur mon trajet prévu. J’ai envie de me poser quelques jours. Je ne voudrais pas abuser.
– Puisque je vous dis que vous pouvez rester. Nous serions heureux de vous rencontrer. Votre histoire nous plait bien.
– Je vous remercie. Je vous attendrai dimanche. Je peux vous préparer un repas si vous le désirez.
– Ce n’est pas la peine. Nous ne savons pas à quelle heure nous arriverons. À dimanche.
Me voilà donc installé chez Catherine et Pascal dans leur décor intime et quotidien. C’est très particulier. Je n’ose rien toucher. Même déplacer une chaise me paraît difficile à réaliser. Cela peut paraître ridicule et idiot. C’est avec une certaine retenue, après m’être persuadé que je pouvais le faire puisque explicitement j’en avais l’autorisation, que j’ai utilisé avec parcimonie les commodités de la maison. Entre autres la cuisine. Après avoir fait quelques courses au village, je me cuisine un bon plat consistant, de lentilles, agrémenté de pommes de terre, de carottes, de saucisses locales bien fermes et goûteuses. De la bonne saucisse du terroir. Quelque chose qui tienne au corps sur deux jours. Et bien sûr quelques bières en complément. Le soir je me couche, dans un lit douillet, le ventre enflé, rassasié de satisfaction et de bien-être. Une bonne nuit en perspective.
Le lendemain je me lève tôt en grande forme. Je m’occupe de Cabotte. Je prends soin d’elle. Je lui nettoie les sabots et constate qu’ils sont en bon état. Ensuite je parcours scrupuleusement tout son corps à la recherche de plaies et d’une quelconque anomalie. Rien. Cabotte est resplendissante. Le poil est luisant et l’œil vif. Je donne à manger à des poules des courgettes énormes qui traînaient près du poulailler. En moins de cinq minutes celles-ci furent déchiquetées en lambeaux et avalées sans attendre. Je mesure alors les atrocités subies par les courgettes. Je n’aurais pas aimé être agressé de la sorte par ces poules surexcitées. Un radical et bref carnage. Un beau spectacle de destruction en l’occurrence.
Ensuite je n’ai plus rien fait. J’ai bien essayé de lire un bouquin de poche qui traînait dans un coin, mais je n’ai pas pu dépasser les premières pages. Les lignes dansaient devant moi en se jouant de mon manque de concentration. Je décrochais. Lire demande un effort. Je n’avais pas envie d’en fournir. Je me suis laissé dériver, aller à vau-l’eau, flâner sans culpabilité. Des idées fugaces, à la queue leu-leu, traversaient mon esprit sans s’arrêter. Une chance. C’est si bon de ne rien faire. Un luxe dans un monde en mouvement accéléré et perpétuel. J’étais heureux d’être là, malgré l’éloignement des miens. Je ne pensais plus. Je me déposais corps et âme.


Evelyne et Pascal sont arrivés le dimanche en début d’après-midi. J’allais enfin mettre un visage sur mes hébergeurs providentiels de quelques jours. Je ne fus pas déçu. Comment pouvais-je l’être ? Ils étaient comme je les avais imaginés. Sereins et ouverts à l’inconnu que j’étais. C’était assez déstabilisant, mais d’une grandeur humaine hors normes. Nous avons appris à nous connaître en quelques mots. Pascal m’emmena voir ses ânes parqués dans un autre pré, en dehors de l’ancienne ferme où nous étions. L’herbe y était rare, mais un filet d’eau, alimenté par une source, traversait le champ laissant apparaître une sorte de coulée verte d’herbe fraîche.
Le soir, j’ai été invité à partager leur repas. J’ai sorti ma bonne bouteille de Bourgogne et le pâté que m’avait donnés le maire de Dracy-les-Couches. Pascal me confirma la qualité de ce breuvage capiteux et céleste. Un bon Bourgogne rouge de derrière les fagots… J’étais content de le partager avec eux. C’était le minimum que je puisse leur donner.
La rénovation de cette ferme fut réalisée sur plusieurs années. C’était presque une ruine à l’origine m’indiqua Evelyne. Ils y ont laissé beaucoup d’énergie. Le résultat est à mon avis réussi, mais comme dirait Pascal « il y a encore du boulot, toujours du boulot, ce n’est jamais terminé ». Cette œuvre commune leur avait révélé deux types de comportement dans la façon d’aborder les choses.
Evelyne tout en me regardant avec une pointe de malice et d’à-propos, me dit.
– Moi c’est simple. Je regarde ce qu’il y a faire. Puis sans attendre je fonce. Je vois ce qui se passe. Je réajuste s’il le faut. Corrige. Rectifie. Et quand c’est terminé je passe à autre chose ; dans la foulée. J’ai horreur de tergiverser. Je suis avant tout dans l’action. Il faut avancer. Les jours sont comptés.
– Eh bien moi c’est différent, répliqua Pascal dans un large sourire de confidence. Moi, je procède différemment. Je suis désolé. Je regarde le travail à faire. Je réfléchis. J’évalue les différentes possibilités ou faisabilités. Je mets en place les moyens qu’il faut et les organise au mieux. Je suis dans la maîtrise. Je dois tout comprendre avant de m’engager. C’est comme cela.
– Et vous savez pourquoi ? m’interrogea Evelyne.
– Non, mais je vais certainement le savoir.
– Il travaille dans l’industrie au bureau des méthodes. Il en connait un rayon. Je le bouscule parfois. Il bosse bien. Il est, je trouve, juste un peu long à la détente.
– Ça m’évite de me prendre un mur sur la gueule, osa Pascal avec humour et bienveillance.
Ces deux-là avaient certainement l’habitude de se titiller. C’était devenu un réflexe me semble-t-il. Ils étaient complémentaires malgré tout. Ça se voyait. En tout cas ils savaient accueillir sans condition. J’en suis l’heureux témoin. Tout comme ce naufragé migrant de nos temps maudits, venant d’Afrique, qui un jour a atterri chez eux. Il n’a pas oublié. Il revient de temps en temps. Je le comprends. Evelyne et Pascal sont de belles et généreuses personnes. Ils font confiance. C’est naturel chez eux.

 

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