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Le doute m’obsède.

Le 27 Juillet 2019 Serqueux.


Après une journée de repos nous repartons sous un soleil plus clément. La chaleur est descendue de plusieurs degrés. Nous respirons enfin. Au bout de quelques kilomètres mon pied commence à me faire mal. C’est supportable. Cela m’empêche d’apprécier ces moments rafraîchissants. Je suis comme obnubilé par ces deux orteils malmenés. J’essaie de leur trouver une place adéquate en les bougeant de temps en temps dans ma chaussure pour éviter d’accentuer la douleur. J’y arrive par moments. Ça reste sensible. Chaque pas effectué me rappelle cette déconvenue. Au fil des kilomètres ça devient obsessionnel.
– Ô mon bon maître je vous sens très inquiet. Vous boitez et traînez du pied. Vous savez je n’ai pas fait exprès. Je suis désolé de tant de maladresse.
– Tu n’y es pour rien ma douce Cabotte. Si tu as été maladroite, j’ai été insouciant en me baladant en claquettes. Ce n’est pas grave.
– Je vois bien que ce n’est pas comme vous l’espériez. Je sais lire dans votre regard. J’ai moi aussi comme un malaise. Je me sens responsable. J’espère que cet incident ne va pas contrarier notre périple.
– C’est douloureux certes mais dans quelques jours mon pied sera rétabli. Ne culpabilise pas. J’en ai vu d’autres. Quoiqu’il arrive nous allons continuer.
– S’il le faut je pourrais vous porter ô mon bon maître. Mon échine est solide et ne ploie pas sous la charge.
– Merci ma douce Cabotte. Mais il n’y a plus de place pour moi sur ton dos. Le chargement est trop volumineux. Je pèse lourd sur la balance.
– Comme vous voulez. Ma proposition n’est pas une parole en l’air. Vous pouvez compter sur moi. Je resterai quoiqu’il arrive près de vous.
– Je le sais bien. Je ne veux pas être un fardeau supplémentaire pour toi.
– Avons-nous encore beaucoup de chemin à parcourir ?
– Nous allons nous arrêter à Serqueux prochain village. Dans une heure nous y serons. Encore une heure à marcher.
– Serrez les dents ô mon bon Maître. Serrez fort.
– Merci de m’encourager ma douce Cabotte.
– Allons-y. Continuons notre chemin.
Nous traversons le village. Une dame nous conseille de voir le maire. Celui-ci nous trouve un lieu pour ce soir. Effectivement il nous installe chez lui dans un pré tout près d’un lac aménagé.

C’est un bel endroit. Quelques gouttes commencent à tomber. Je me dépêche de monter ma tente et range mon matériel à l’intérieur.

Une fois à l’abri, j’enlève les chaussures. Je libère enfin mon pied abîmé et constate que mon pansement n’a pas bougé. Mes deux orteils enfin respirent et se détendent peu à peu. Je décide de les laisser ainsi emprisonnés et figés par mon Elastoplast. Enlever celui-ci pourrait aggraver la blessure. Ce qui n’est pas envisageable pour l’instant.

 

Le ciel continue à s’obscurcir mais la pluie tarde à se lâcher. Il bruine à peine. La température baisse. Je n’apprécie pas vraiment ce changement climatique. Je devrais être très heureux mais mes deux orteils me préoccupent. J’ai des élancements sporadiques lorsque je bouge pour me déplacer. Je doute de pouvoir continuer ainsi. J’essaie d’oublier. Je me fais à manger pour penser à autre chose.

Monsieur le Maire m’apporte une bière et des gâteaux secs. Il me laisse seul sur ses terres. Ce soir il sera absent. Il aurait aimé faire plus pour moi.


Je me suis couché très tôt. Il faisait jour. J’ai bien dormi malgré mes tracasseries du jour. Le ciel peut me tomber sur la tête, je dors toujours bien. Je suis constitué ainsi. Demain est un autre jour. Je verrai comment aborder une nouvelle journée.
Au réveil, dans mon duvet, mon premier travail est de vérifier l’état de mes orteils. Je les réveille avec précaution. La douleur est sous-jacente, en sommeil, reposée. J’ai de l’espoir.
Je me lève. J’évite tout mouvement brusque lorsque je me déplace. Je décide de partir. J’ai l’impression d’un léger et bénéfique changement. J’espère que je ne me mens pas. Que mon constat est lucide. Je ne voudrais pas m’arrêter pour si peu. Deux orteils ! Deux misérables orteils ! Ces deux là me contrarient au plus haut niveau.
– Ô mon Maître vénéré comment allez-vous ce matin ?
– Ma douce Cabotte. Je n’en sais rien en réalité. Mais je pense pouvoir marcher. J’ai moins mal qu’hier. Ça devrait le faire comme on dit.
Cabotte reste dubitative comme si elle-même le vivait dans son corps. Peut-on réellement vivre ce que ressentent les autres…

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